Sites de rencontres : les trois arnaques à éviter

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Cybecriminel, ordinateur, fond sombre,
L’usage des sites et applis de rencontres comporte des risques. - © ipopba

La fête des amoureux… et celle des escrocs ? L’approche de la Saint-Valentin, lundi 14 février, peut pousser les personnes seules à s’inscrire sur un site ou une application mobile de rencontres. Mais attention : comme l’observent les gendarmes et les policiers, les prises de contact sur ces outils de mise en relation peuvent aboutir à des arnaques.

Dans un entretien à Dossier Familial, Jean-Jacques Latour, expert en cybersécurité pour le service d’assistance aux victimes Cybermalveillance.gouv.fr, regroupe les infractions commises en trois catégories : les chantages ou extorsions après la réalisation de vidéos intimes, les escroqueries sentimentales et les escroqueries aux faux placements financiers. Voici le fonctionnement de ces arnaques, les réactions que doivent avoir les victimes et les moyens d'éviter de se faire plumer.

Chantages ou extorsions après l’enregistrement de vidéos intimes

Le fonctionnement de ces arnaques

Ces infractions, surnommées « sextorsions », sont surtout réalisées par l’intermédiaire des applications Adopte (ancienne AdopteUnMec) et Tinder, et s’adressent plutôt aux hommes, constate Jean-Jacques Latour. 

Le malfaiteur, surnommé brouteur, publie un profil comportant des photos de femme qu’il a trouvées en ligne. Il fait mine d’être intéressé par une rencontre avec sa proie, et demande à échanger des messages sur une autre application. D’après certaines plaintes, les auteurs demandent à discuter sur Messenger et réclament aux victimes le nom de leur profil sur cette application liée à Facebook, afin de pouvoir les menacer de transmettre la vidéo à leurs amis sur le réseau social. Le malfaiteur étant introuvable sur Messenger, une conversation est nouée sur WhatsApp ou sur Hangouts. Sur un service de visio-conférence, comme Skype, la personne en lien avec la victime lui donne l’illusion de se dénuder et de se masturber. Son apparence est proche de celle de la jeune femme dont les photos ont été publiées sur l’application de rencontres. « Il s’agit d’une vidéo trouvée sur le Net », explique Jean-Jacques Latour. La victime se filme à son tour. Cette vidéo intime est enregistrée à son insu. Peu après, « la pseudo-jeune femme se transforme en homme menaçant de diffuser la vidéo sur les réseaux sociaux, auprès des amis de la personne et sur YouTube, en l’absence de versement d’une rançon pouvant atteindre plusieurs milliers d’euros », observe l’expert.

L’arnaque repose sur la crainte de la victime d’une diffusion de sa vidéo. Elle fonctionne également sur le bluff. Souvent, le bandit envoie à la victime une capture d’écran de la vidéo sur YouTube, « mais il s’agit de son espace privé », pas du site public, précise Jean-Jacques Latour. Si par extraordinaire le fichier était diffusé sur la plateforme, il ne résisterait pas longtemps à la modération mise en œuvre, YouTube n’étant pas un site pornographique interdit aux mineurs.

« Les auteurs n’ont aucun état d’âme », remarque Jean-Jacques Latour. Cette arnaque « peut même fonctionner à triple bande. Le brouteur fait ses menaces de diffusion. Il adresse à la victime un faux message de YouTube prétendant que la vidéo a été publiée et exigeant une amende. Il lui envoie un faux message de policiers d’Interpol, demandant de nouveaux versements au prétexte de tracer les flux financiers et de retrouver les auteurs. »

La réaction à avoir

« Pour cesser de recevoir les demandes, il faut les ignorer, les bloquer et ne pas payer. L’auteur passera à autre chose », relève Jean-Jacques Latour. Donner une somme d’argent, même faible, c’est risquer de voir le malfrat exiger davantage. Si vous avez déjà fait un versement, ne le renouvelez pas.

D’après l’expert, lorsque les échanges ont commencé sur un site ou une application de rencontres, « les menaces de diffusion de vidéos sont rarement mises à exécution ». Si les contacts ont commencé sur un réseau social, « où les liens de parenté peuvent être indiqués, il peut arriver que des extraits de la vidéo soient transmis aux membres de la famille ».

La Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) recommande sur son site de régler « vos comptes sociaux professionnels et vos comptes Facebook de manière à ce que le malfaiteur n’associe pas votre nom à une liste d’amis/de contacts » et de ne rendre accessible votre profil sur ce réseau « qu’auprès de vos amis de confiance »

Il est important de déposer plainte, indique Jean-Jacques Latour. « On a tendance à penser que tous les auteurs sont installés en Afrique de l’ouest, de Côte d’Ivoire, du Sénégal ou du Mali. Beaucoup le sont, effectivement, mais certains opèrent en France. D’ailleurs, il y a eu une arrestation il y a quelques semaines dans le XIXe arrondissement de Paris », fait savoir l’expert en cybersécurité. Les auteurs peuvent tabler sur le fait qu’aucune plainte ne sera déposée et qu’ils resteront impunis.

Dans l’hypothèse où les auteurs se trouvent au-delà des frontières, les dénonciations peuvent donner lieu à des poursuites. « La coopération judiciaire s’améliore. Même si les plaintes n’aboutissent pas, au vu de leur nombre, les pouvoirs publics vont mettre plus de moyens pour traiter ces infractions et faire en sorte qu’il y ait davantage d’enquêteurs et de procureurs spécialisés », argumente Jean-Jacques Latour en faveur du dépôt de plainte.

Faire une dénonciation peut également avoir des vertus psychologiques pour la victime.

Les peines encourues

Ces arnaques peuvent être qualifiés pénalement d’extorsion ou de chantage.

L’extorsion désigne le fait d’obtenir par violence, menace de violences ou contrainte soit une signature, un engagement ou une renonciation, soit la révélation d’un secret, soit la remise de fonds, de valeurs ou d’un bien quelconque (article 312-1 du Code pénal). Elle est punie de sept ans d’emprisonnement et de 100 000 € d’amende.

Le chantage est défini par le Code pénal comme le fait d’obtenir, en menaçant de révéler ou d’imputer des faits de nature à porter atteinte à l’honneur ou à la considération, soit une signature, un engagement ou une renonciation, soit la révélation d’un secret, soit la remise de fonds, de valeurs ou d’un bien quelconque (article 312-10). Cet autre délit peut être donner lieu à des sanctions maximales de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 € d’amende. Les condamnations sont susceptibles de monter à sept ans d’emprisonnement et à 100 000 € d’amende si la menace est mise à exécution (article 312-11).

Les moyens de prévention

Jean-Jacques Latour rappelle que « faire des vidéos intimes n’est pas quelque chose d’illégal », mais préconise d’« avoir conscience » de l’existence du problème de la « sextorsion ». « Il faut se poser la question de savoir s’il y a vraiment une femme en direct en face de soi, si ce n’est pas une vidéo trouvée en ligne. » Des incohérences dans le document ainsi que dans les messages peuvent révéler un risque et doivent vous inciter à bloquer la personne.

Escroqueries sentimentales

Le fonctionnement de ces infractions

Ces infractions s’adressent surtout aux femmes cherchant une histoire d’amour. « Il s’agit plutôt de femmes mûres, indiquant soit être seules depuis très longtemps, soit avoir subi une déception récente », note Jean-Jaques Latour. L’escroc utilise des photos d’un homme au physique avantageux. Il prétend devoir obtenir une somme d’argent, souvent pour pouvoir « débloquer un héritage »,et invite son interlocutrice à régler le montant. Un premier versement engendre d’autres demandes.

Afin d’accroître la confiance placée en lui, le malfaiteur peut organiser une conversation téléphonique.

Dans le cas des escroqueries sentimentales, un faux policier est susceptible de contacter la victime et de lui demander de verser des fonds.

Jean-Jacques Latour note la mise en place possible d’« une spirale infernale, dans laquelle les victime s’endettent et peuvent perdre plusieurs milliers ou dizaines de milliers d’euros ».

La réaction à avoir

Pour ces arnaques aussi, il faut mettre fin aux dialogues et bloquer les personnes. Un dépôt de plainte est nécessaire. Mais « il est rare que les victimes dénoncent les faits – il y a un tel lavage de cerveau, déplore Jean-Jacques Latour. En général, c’est la famille qui intervient. Je connais l’histoire d’une famille qui est allée voir la gendarmerie. Les gendarmes ont expliqué à la victime que cette dernière subissait une escroquerie. »

Une fois la prise de conscience effective, le dépôt de plainte est « le plus souvent » fait dans le but de « récupérer » les sommes versées. « Mais c’est compliqué car à supposer que les auteurs soient retrouvés, les comptes ont été ouverts dans un pays étranger puis refermés, l’argent a été dilapidé, il faut se constituer partie civile, et la procédure peut durer des mois ou des années », constate Jean-Jacques Latour.

Obtenir un remboursement auprès de sa banque est impossible, « les virements ayant été faits par la victime de manière volontaire »

Les peines encourues

L’escroquerie est définie par le Code pénal comme le fait, soit par l’usage d'un faux nom ou d'une fausse qualité, soit par l’abus d’une qualité vraie, soit par l’emploi de manœuvres frauduleuses, de tromper une personne physique ou morale et de la déterminer ainsi, à son préjudice ou au préjudice d’un tiers, à remettre des fonds, des valeurs ou un bien quelconque, à fournir un service ou à consentir un acte opérant obligation ou décharge (article 313-1).

Les sanctions maximales peuvent atteindre cinq ans d’emprisonnement et de 375 000 € d’amende. Elles sont portées à dix ans d’emprisonnement et à 1 000 000 € d’amende lorsque l’escroquerie est commise en bande organisée (article 313-2).

Les moyens de prévention

Comment se prémunir des escroqueries sentimentales ? Jean-Jacques Latour répond simplement : « Il ne faut pas de l’argent à quelqu’un qu’on n’a jamais vu. » Mais il ajoute aussitôt que donner un tel conseil « n’empêchera jamais de le faire ».

Escroqueries aux faux placements

Le fonctionnement de ces arnaques

La gendarmerie et la police ont constaté en 2021 l’apparition de ces autres escroqueries, rapporte l’expert en cybersécurité. Menées sur Tinder ou Adopte, elles visent « principalement les femmes, qui ‘‘matchent’’ avec de prétendus traders ».

« À aucun moment il n’est question de rencontre, ce qui lève la suspicion des femmes. La personne se présente comme un bon ami, elle assure ne pas avoir besoin de travailler après avoir fait des placements, par exemple dans le bitcoin ou les NFT » (Non fungible tokens, jetons non fongibles), souligne Jean-Jacques Latour. L’escroc « propose d’investir dans une plateforme de trading frauduleuse, proposant des rendements très élevés, par exemple à 20 % ». Des gains virtuels sont effectivement crédités au compte soi-disant ouvert sur la plateforme. Parfois même, « un virement est effectué sur le compte bancaire de la victime », pour faire miroiter des gains plus importants, mais il ne s’agit que d’une infime part des sommes déjà versées par la victime. 

Ces fraudes sont plus sophistiquées que celles exposées plus haut, les escrocs devant créer des plateformes en ligne, mais elles peuvent aboutir à des préjudices financiers importants.

La réaction à avoir

Coupez tout dialogue sur un site ou une application de rencontres avec une personne vous conseillant des placements. « Si vous recevez un tel conseil, c’est qu’il y un loup. Un site de rencontres n’est pas un endroit pour trouver des placements financiers », rappelle Jean-Jacques Latour. Vous avez déjà versé des fonds ? Déposez plainte.

Les peines encourues

Les sanctions encourues sont celles fixées pour l’escroquerie.

Les moyens de prévention

Il est préférable de faire la sourde oreille aux conseils faussement amicaux donnés sur les sites de rencontres. Si vous jugez digne de confiance une personne qui vous recommande un placement dans un autre contexte, rendez-vous sur le site de l’Autorité des marchés financiers (AMF) pour déterminer si l’acteur figure sur une liste blanche ou noire.

L’histoire tragique de Quentin, un adolescent pris au piège depuis la Côte d’Ivoire

Dans certaines situations, les victimes de brouteur mettent fin à leurs jours. Le magazine de France 2 « Complément d’enquête »  a évoqué dans son émission du 14 octobre 2021 l’histoire tragique de Quentin, un adolescent de 18 ans qui s’est suicidé dans sa chambre en juin 2015, à Castelsarrasin (Tarn-et-Garonne).

Après l’enregistrement d’une vidéo intime sur Skype, « s’ensuivent deux heures trente d’échanges effroyables », raconte le documentaire. La personne menace Quentin et prétend avoir une « sœur malade du cancer », qui a « besoin d’argent pour se faire une greffe ». La victime promet d’adresser un mandat international à son interlocuteur. Ce dernier écrit : « Si tu le fais pas, je pourris ta vie, ok ? » Le jeune homme répond : « Si je le fais pas, je me suicide. » Dans la foulée, « un deuxième maître chanteur au pseudonyme féminin prend aussitôt le relais », raconte « Complément d’enquête ». Il exige le versement immédiat d’une somme d’argent. Quentin ne parvient pas à faire un virement en ligne. À quelques mètres de ses parents qui s’apprêtaient à l’appeler pour dîner, il se poignarde, « probablement en direct, face à son bourreau ».

Au cours d’une enquête préliminaire, les policiers repèrent une adresse IP en Côte d’Ivoire, d’où proviennent les messages envoyés à Quentin. Mais le parquet de Montauban a classé l’affaire sans suite. Il a indiqué à « Complément d’enquête » n’avoir pas saisi la justice ivoirienne. Nous pensions « que ça émanait d’un cybercafé. Et donc avec quasiment l’impossibilité d’identifier l’auteur de ces conversations Skype,en plus de la difficulté de pouvoir coopérer avec la Côte d’Ivoire », a répondu le parquet aux journalistes. Les parents de Quentin ont à nouveau porté plainte, et cette fois, « une demande de coopération internationale auprès de la Côte d’Ivoire » a été adressée, selon « Complément d’enquête ».

Interrogé sur les chances que de telles demandes puissent prospérer, un procureur adjoint d’Abidjan, affirme dans le documentaire : « Ça fonctionne, peut-être pas à 100 %, parce qu’il y a des pesanteurs, mais ça fonctionne, et il y a la volonté des acteurs de faire en sorte que ça fonctionne. Ça s’améliore nettement. »

« Même s’il nous supplie, on continue à le harceler »

Les journalistes ont pu interroger à Abidjan Adama, un père de famille. Le matin, cet homme travaille au port pour le compte de pêcheurs, un travail qui lui rapporte autour de 5 € par jour. L’après-midi, il met à profit ses compétences informatiques en pratiquant le broutage avec deux amis. Il pioche sur Internet des vidéos et des photos et, avec l’aide d’outils en ligne de traduction, dialogue avec des victimes européennes par l’intermédiaire de deux boîtes Gmail, l’une au nom de Jean-Pierre, l’autre au nom de Maria, lui permettant de diversifier ses proies. Le groupe affirme gagner des centaines d’euros chaque mois pour cette activité.

« Tant qu’il [un homme victime] est en ligne, même s’il nous supplie, on continue à le harceler, explique Adama, le visage flouté. Même s’il paye, on continue à le harceler. À chaque fois qu’il paye, on lui demande plus. […] On le pousse à prendre un crédit à la banque ou à vendre ses objets pour qu’il puisse avoir de quoi nous envoyer. » Semblant obsédé par l’argent et dénué d’empathie, Adama raconte ses délits avec fierté.

Le documentaire de « Complément d’enquête » peut être regardé ici.

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