Pension de retraite : le casse-tête des carrières multiples

Pension de retraite : le casse-tête des carrières multiples

Activité à l’étranger, reconversion, privé, public… Passer d’un statut à un autre au cours de sa vie professionnelle influe sur le calcul de la retraite. Résultat : des pensions de retraite difficiles à comprendre pour ceux qui ont eu des carrières multiples. Explications.

On ne choisit pas toujours de travailler dans le public ou le privé, d’être salarié ou indépendant. Au cours de sa vie active, la priorité reste de s’insérer sur le marché du travail dans les meilleures conditions et de conserver durablement une activité rémunératrice.

Sauf que cotiser à plusieurs régimes (Assurance-retraite, fonction publique, indépendants, etc.) se paie au prix fort quand sonne l’heure du calcul des droits à la retraite.

C’est une question à laquelle on ne pense pas lorsque l’on débute dans la vie active, mais qui devient une source de préoccupation au fur et à mesure que l’on se rapproche de la ­soixantaine ou après un aléa ou un choix professionnel : chômage, expatriation, ­reconversion, etc.

Consultant auprès du cabinet de conseil en retraite Maximis, Rémy Gautier comprend l’inquiétude de celles et ceux qui ont eu un parcours atypique :

Ces personnes se sentent démunies face aux règles des caisses de retraite. En outre, celles qui ont quitté un emploi salarié pour une activité indépendante craignent de perdre des trimestres auxquels leur activité devrait leur donner droit.

Le problème apparent est la durée de cotisation. Qu’on se rassure : aucune période n’est perdue et les trimestres travaillés dans ­différents régimes s’additionnent. Cependant, les ­personnes qui ont cotisé à des régimes variés (les polypensionnés, en jargon adminis­tratif) sont souvent pénalisées.

Le calcul des retraites : sur la base du salaire moyen

Le simple fait d’être polypensionné, même de deux régimes qui seraient parfaitement identiques, conduit à des écarts de niveau de pension par rapport aux monopen­sionnés […]. Le montant de la pension n’est en effet pas strictement proportionnel aux cotisations versées », explique le Conseil d’orientation des retraites (COR) dans un récent rapport (Retraites : la situation des polypensionnés, 9e rapport du Conseil d’orientation des retraites, septembre 2011).

"La différence tient à deux raisons, décrypte Virginie Fancellu, également consultante chez Maximis. D’abord, le poids des vingt-cinq meilleures années : leur moyenne constitue la base du calcul de la pension du régime ­général. Ce sont habituellement les salaires de fin de carrière qui sont les plus importants.

Pour un ­polypensionné qui a commencé par être salarié, les années du début sont aussi celles où le salaire n’était pas élevé. Du coup, le salaire moyen se trouve particulièrement bas. "

"Autre paramètre : le niveau de cotisation de retraite des indépendants, poursuit Virginie rancellu. Il est proportionnellement plus faible que celui des salariés, d’où des retraites bien plus modestes."

Elle illustre son propos avec le parcours d’Yves. Après dix-sept ans dans l’Éducation ­nationale, il exerce une profession indépendante pendant dix ans avant de retourner dans le privé pour les treize ans restants.

Aujourd’hui retraité, il perçoit 2 985 € par mois. Qu’aurait-il pu espérer s’il avait effectué toute sa carrière dans le privé ? Il recevrait 3 708 € (3 750 € s’il était resté à l’Éducation nationale et avait fini inspecteur d’Académie). Incontestablement, ses dix années d’indépendant l’ont pénalisé.

Entre bulletins de salaire et bordereaux Urssaf, il est difficile de s’y retrouver, mais ce n’est rien à côté des démarches à entreprendre pour obtenir ses pensions.

Les personnes qui ont eu une activité salariée et qui ont aussi cotisé au régime des non-salariés agricoles, des artisans et des commerçants sont les moins à plaindre : elles bénéficient de la demande unique de retraite du régime général et des « régimes de base alignés ».

Elles doivent ensuite ­s’adresser à chaque régime complémentaire.

Retraités de la fonction publique ou d'une profession indépendante : des différences de traitement

Quant aux futurs retraités qui ont cotisé dans la fonction publique, auprès d’un régime particulier, ou comme profession indépendante, ils doivent se préparer à multiplier les dossiers. Et pour chacun, il faut justifier les droits acquis dans les autres statuts. À tel point que certains sont tentés de renoncer. Comme Geneviève Bembaron, 67 ans, qui a exercé sous deux statuts et qui ne parvient pas à toucher sa retraite d'indépendante.

Elle nous raconte : "C’est en 1968 que j’ai débuté ma carrière ! J’étais hôtesse d’accueil dans une filiale de Roussel-Uclaf. Quelques années plus tard, quand je me suis arrêtée pour m’occuper de ma fille, j’ai bien assuré quelques missions d’intérim, mais je ne cotisais pas suffisamment pour valider ne serait-ce qu’un trimestre.

En 1976, je suis embauchée chez un grossiste de prêt-à-porter, mais mon patron décède et la boutique ferme. C’est alors que je décide de monter mon activité : un groupement d’interprètes de conférences pour lesquelles je prospecte des contrats. J’ai commencé avec 8 interprètes ; elles étaient 90 quand j’ai arrêté mon activité.

Le poids des charges m’a assez rapidement décidée à quitter le statut de profession libérale pour celui de gérante salariée. Heureusement car, depuis trois ans que je suis à la retraite, je n’ai toujours pas réussi à débrouiller mon dossier avec la caisse de retraite des professions libérales, qui ne me verse rien !"

 

Carrières multiples : attention au calcul de la retraite

Prenons un autre exemple, celui de Georges. Il enchaîne les petits boulots pendant huit ans, puis intègre une entreprise de services pendant vingt-deux ans, avant de s’installer à son compte. Total de ses pensions : 3 930 € par mois.

Le cabinet de conseil Maximis a calculé ce qu’il aurait pu espérer s’il n’avait pas quitté son emploi dans le privé (salaire net mensuel en fin de carrière : 7 000 €) et ce qu’il aurait perçu s’il avait créé son activité (facturation mensuelle de 10 000 €) après ses petits ­boulots.

Salarié toute sa vie, il aurait perçu une retraite nette mensuelle de 4 716 € ; indépendant, il se serait contenté de 2 265 €. Ses huit années de petits salaires auraient pesé pour moins de 5 % dans ses retraites.

Force est de constater que l’on est encore loin de « l’égalité de traitement entre retraités », pourtant réaffirmée par la réforme de 2003, souligne le COR qui insiste :

Les assurés doivent pouvoir bénéficier d’un traitement équitable au regard de la retraite, quels que soient leurs activités professionnelles passées et le ou les régimes dont ils relèvent.

En attendant, la complexité du système est telle que l’on est presque dans le « cas par cas ». Existe-t-il des solutions pour pallier ces « manques à gagner » ?

Oui, en premier lieu, s’informer. En particulier, celles et ceux qui partent travailler à l’étranger (les expatriés) doivent faire évaluer les conséquences de leur départ sur leur retraite future.

Existe-t-il une convention de Sécurité sociale entre la France et le pays de destination ? Ces années-là seront-elles validées ? Comment ? Est-il possible de racheter des cotisations de retraite ?

Ensuite, dès lors que l’on quitte les chemins balisés du salariat (privé ou public), il faut prendre conscience que les cotisations comptent peu dans le « poids des charges » et n’ouvrent que des droits réduits. Et songer à des solutions complémentaires : plan d’épargne retraite populaire, contrat Madelin, assurance-vie.

Faire valoir ses droits aux retraites complémentaires : un autre problème

Pour les carrières multiples, il faut souvent s'armer de patience pour réunir toutes les pièces de son dossier de retraite. Pour d'autres, c’est pour les retraites complémentaires que ça a été le plus compliqué. C'est le cas de François Dupuich, 64 ans, qui a exercé sous trois statuts : "Je n’avais pas 17 ans quand j’ai commencé à travailler, dans une filature du Nord. À l’époque, on trouvait facilement du travail et mon père veillait à ce que je ne reste pas inoccupé. J’ai travaillé comme manœuvre chez plusieurs employeurs des travaux publics.

En 1966, je passe le concours des PTT ; j’y reste moins de dix ans, ce qui ne me permet pas d’avoir une retraite de fonctionnaire. Puis j’entre dans une entreprise de transports et déménagement avant d’embaucher à la RATP où je reste vingt-cinq ans.

J’ai pu demander ma retraite de Sécurité sociale dès 60 ans – j’avais le nombre de trimestres suffisant –, mais il a fallu que j’attende de quitter la RATP pour avoir les complémentaires.

C’était plus compliqué, car il y en avait plusieurs : l’Arrco pour les transports et l’Ircantec pour La Poste. J’ai travaillé presque vingt ans dans le privé, mais la pension de la Sécurité sociale n’est pas très importante, car elle est calculée sur des salaires peu élevés."

Le chiffre

33 % des retraités nés en 1942 perçoivent des pensions de plusieurs régimes (60 % d’hommes, 40 % de femmes). Source : 9e rapport du Conseil d’orientation des retraites.

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