Un héritage familial lourd à porter ?

Un héritage familial lourd à porter ?

Endosser un héritage par fidélité envers ses parents est une aventure dont on ne soupçonne pas toujours toutes les implications. Pas besoin d’un gros patrimoine pour sentir le poids des responsabilités. Le jeu en vaut-il toujours la chandelle ?

Cadeau par-delà la mort, l’héritage est avant tout preuve de filiation et reconnaissance de descendance. Il fait monter d’un cran sur l’échelle des générations ceux à qui il échoit, remue les situations établies et chamboule parfois les relations familiales. Il offre de nouvelles perspectives, obligeant dans certains cas à faire des choix qui engagent pour la vie.

Écouter son cœur ou sa raison

Robert, issu d’une lignée de garagistes, a repris l’entreprise familiale par respect pour son père et l’a bien développée. Mais il n’a jamais oublié son premier amour : le théâtre. Il avoue : "Ce regret, je l’aurai toute ma vie. Au début, c’était un simple coup de main à mes parents et j’ai été pris dans l’engrenage du travail. À plus de 60 ans, je peux dire que je me suis adapté, c’est tout ! Ma sensibilité artistique s’accorde difficilement avec le milieu des affaires qui est sans pitié, même s’il faut souvent jouer un rôle quand on négocie. J’aime les arts, l’amitié de groupe, l’évasion que représentent les planches. Faire rire et émouvoir les gens est la plus belle des choses."

Cette blessure au cœur, ce renoncement, Robert n’en accuse personne, et surtout pas son père. Il conclut : "Mon jardin secret m’a aidé à prendre du recul et cultiver une certaine philosophie de la vie. Ce n’est déjà pas si mal."

Fidèle à ses racines

"Ils ont toutes les facilités", pense-t-on de prime abord de ceux qui possèdent une demeure ou une terre. Mais nombre de petits châtelains ou descendants de vieilles familles peinent à entretenir des propriétés qui sont des gouffres financiers. Vendre semblerait être un reniement de ce que les parents ont construit ou passé leur vie à préserver. Il faut inventer des formes de rentabilité : louer le cadre pour des événements, partir à la chasse aux subventions. Vivre du domaine semble être une gageure et l’on garde souvent un "vrai" métier à côté, jonglant ainsi entre deux vies.

Le nom et l’enracinement font aussi partie de la fierté des vignerons champenois, comme le confie Laurent : "Cadre chez Peugeot, j’ai planifié mon changement de vie avec méthode, plusieurs années avant la mort de mes parents qui avaient mis la vigne en métayage. Pour avoir l’autorisation d’exploitation, j’ai dû passer un certificat de taille de la vigne et un brevet professionnel agricole. Les indemnités de licenciement ont servi au rachat du matériel et au rajeunissement de la maison. Femme et enfants sont restés en banlieue parisienne, nous nous voyons les week-ends, aux vacances et l’hiver quand je suis plus libre. Le vrai changement est surtout moral, j’ai moins de pouvoir et de contacts qu’un cadre supérieur mais un sentiment profond de liberté. Mon plus beau compliment, c’est un voisin qui m’a dit être content de revoir un Thibault dans les vignes."

L’héritage comme révélateur

Parfois, la surprise est grande pour certains qui ne soupçonnaient pas la profondeur de rancœurs trop longtemps enfouies. L’héritage a servi de révélateur. Colette n’en revient pas de l’hostilité de ses frères et sœurs. Elle avoue : "Nous ne connaissions pas l’étendue patrimoniale de nos parents. À leur décès, ils m’ont laissée me débrouiller seule avec les tâches administratives, sous prétexte que je m’y connaissais mieux qu’eux. À présent, ils sont ligués, me soupçonnant ouvertement de manque d’honnêteté. Je le vis comme une injustice. Pas moyen de discuter, tout dévie sur des reproches sans fondement. Du fait de nos divergences, nous n’avons pas trouvé de partage équitable possible. L’indivision est un statu quo insupportable. Nous sommes loin de la communauté d’intérêts supposée exister entre nous."

Ce genre de conflit révèle les blessures anciennes non cicatrisées et les attentes de reconnaissance personnelle déçues. L’héritage représente la part d’amour que l’on aurait souhaité avoir de ses parents et dont on n’a jamais été certain. Cette valeur fantasmatique est si profonde que parfois des fratries se déchirent pour des biens dérisoires. Cela signifie aussi que les non-dits ou les ambiguïtés autour des ressentis de chacun n’ont pu être éclaircis à la disparition des parents.

Transformer l’héritage

Savoir l’attachement de ses ascendants à un lieu n’oblige pas pour autant à se figer dans le souvenir. Dominique raconte sans nostalgie : "Mes parents ont mis tous leurs soins dans une grande maison picarde où ils ont coulé des jours très heureux. Nous y avons organisé de nombreuses fêtes et passé toutes nos vacances. Ils pensaient avoir créé la maison de famille qu’ils n’avaient pas eue dans leur jeunesse difficile et espéraient nous la transmettre. Toutefois, ni mon frère ni moi n’avons souhaité la garder. L’entretien demandait trop d’énergie et des moyens financiers que nous n’avions pas. Avec le produit de la vente, j’ai acquis un cabanon dans le Midi qui me convient parfaitement. Je n’ai pas le sentiment d’avoir trahi mes parents et je me plais à penser qu’ils auraient aimé venir faire trempette dans la Méditerranée."

Dominique s’inscrit dans un autre legs, impalpable celui-là : c’est la conviction profonde que ses parents voulaient avant tout son bonheur. Alors, maison ou pas, si le bonheur est quelque part, les parents y sont aussi, symboliquement. Nous sommes ici au cœur du problème : la fidélité envers eux tient-elle dans un lieu ou un bien à préserver ? Qu’en est-il alors des valeurs morales, intellectuelles, ou des liens d’amour… ? S’agit-il seulement de ne pas faillir ou bien de s’épanouir pleinement ?

Des choix souvent très lourds à assumer

Me Christophe Edaliti, notaire à Plaisance-du-Touch (Haute-Garonne), rappelle que, dans les problèmes d’héritage, le notaire est souvent un conseiller, tenu à la neutralité, qui rappelle les règles et les échéances : "Les transmissions bien préparées se déroulent généralement sans problème. C’est essentiel, car les disputes de succession peuvent faire basculer la vie des gens. Faire admettre qu’'un mauvais compromis est toujours meilleur qu’un bon procès' n’est pas toujours aisé. Le cas des héritages surprises n’est pas rare en France. Disputes ou recompositions familiales font perdre la trace des membres isolés et âgés. C’est par le biais des généalogistes que les héritiers seront retrouvés, comme cette famille modeste qui a pu changer de vie grâce à une lointaine grand-tante. Fidélité et fierté familiale peuvent pousser à des choix très lourds et faire accepter un héritage avec de grosses dettes pour ne pas perdre un domaine. Comme ce jeune homme qui a repris le château en ruine et les créances de ses grands-parents, alors que les parents eux-mêmes y avaient renoncé. Il faut saluer ces gestes de courage un peu fou."

L’avis du Dr Alain Targa, psychiatre

L’héritage n’a rien à voir avec un cadeau ou un don. La transmission ancre les gens au sein de la famille. Beaucoup de conflits, hormis les intérêts financiers, viennent de ce que l’on met dans ces biens une seule valeur d’élection affective et d’amour. On invoque alors l’égalité et les droits. Mais l’héritage fait partie avant tout de la structure sociale, c’est pour cela que le rôle du notaire est de faire tiers et de représenter la loi.

On ne peut revendiquer des droits sans accepter des devoirs. Par exemple, l’ancien droit d’aînesse incluait un devoir de protection des plus jeunes frères et sœurs. Recevoir un héritage est aussi un devoir de reconnaissance du labeur et du sacrifice des anciens. Les parents qui n’osent pas prendre la responsabilité du partage des biens de leur vivant exposent leurs enfants à des déchirements ultérieurs pour savoir lequel était le plus aimé, imaginairement. Un legs est le signe d’une relation particulière avec chacun de ses enfants. Ce qui est formulé en toute clarté est beaucoup plus structurant, psychiquement parlant.