Quand l’enfant se choisit une autre famille

Quand l’enfant se choisit une autre famille

Comme des petits coucous, certains enfants voudraient s’installer dans le nid d’autrui. Les parents "de substitution" nouvellement choisis doivent-ils accueillir, tendre les bras ? Les chamboulements affectifs ne sont pas anodins. Difficile de s’y retrouver.

Claudine a appris à ne pas toujours écouter les élans de son grand cœur : "Sébastien, le copain de mon fils, avec son air de chien battu, est devenu au fil des mois un familier de la maison. Pas de mère, un papa qui s’usait au travail et qu’il ne voyait jamais. J’avoue que j’avais envie de le protéger, le voir heureux. Comment dire non quand il voulait dormir ici ou passer le week-end ? Et puis un jour, le père furieux a sonné à la porte et a menacé de porter plainte pour captation d’enfant. Moi qui me sentais plutôt généreuse, ça a été une grande claque. Je n’ai vraiment rien compris !"

L’enfant a besoin de connaître d’autres univers

On dit que l’être humain est un animal social, et c’est vrai. Dès les premières années, les enfants sont curieux d’autrui. Vouloir dormir chez une nounou, être amoureux de sa maîtresse, déclarer que la voisine est sa vraie maman ou que l’on est un fils de prince adopté, voilà des scénarios bien connus qui reflètent le besoin pour l’enfant de se construire d’autres univers.

La seule famille ne peut suffire et se tourner vers l’extérieur est a priori un signe de bonne santé psychique… si l’on revient facilement vers le foyer.

Pourquoi va-t-il toujours chez les autres ?

Pour les parents, la question est dérangeante. Ils perçoivent non sans amertume qu’il va sans doute chercher ailleurs ce qu’il ne trouve pas à la maison. La palette des raisons peut être si diverse et quelquefois si loin de ce que l’adulte imagine qu’il s’agit d’être attentif, sans être intrusif.

Poser la question reviendrait à dire : "Pourquoi tu aimes les autres et pas nous ?" De quoi mettre mal à l’aise n’importe quel enfant et creuser le fossé au lieu de le combler.

Comprendre les motivations de l’enfant

Un enfant unique pourra chercher une ambiance de fratrie. Un autre pourra fuir une atmosphère électrique où les règlements de comptes entre adultes lui laissent peu de place. Un troisième voudra se rassurer auprès de parents toujours là quand les siens sont absents, absorbés par leur travail ou leurs occupations.

D’autres raisons, moins évidentes, existent. Les parents de Romain se demandent pourquoi leur fils de 9 ans file toujours dans l’appartement HLM de Kevin au lieu de l’inviter à profiter de leur jardin : "En fait, il ressent une véritable gêne sociale. Il ne supporte pas le regard d’envie de son copain sur notre façon de vivre, plus aisée, et ne voudrait pas que ça entrave leur relation. Ça donne une drôle de situation où il profite de la famille de Kevin sans qu’on puisse rendre la pareille."

Accueillir l’enfant des autres

Accueillir la progéniture des autres ne coule pas de source. Si l’on se trouve flatté d’avoir été choisi, on peut aussi se sentir vaguement honteux d’accaparer une tendresse qui ne nous revient pas de droit. Il est difficile de déterminer ce qui pousse l’enfant à ce choix affectif. Parfois, la déception et le chantage sont à la base d’une stratégie plus ou moins consciente pour faire réagir les parents.

C’est ainsi que Magali a vu débouler chez elle la fille de sa voisine : "Elle m’a déclaré qu’elle voulait devenir ma fille parce que depuis que le bébé était arrivé chez eux, on ne s’intéressait qu’à lui. Je lui ai fait comprendre que l’amour de ses parents lui était acquis et que, dans quelque temps, son petit frère serait un copain de jeu formidable. Évidemment, mes voisins ont été bouleversés. C’était le but de la manœuvre !"

Ne pas oublier les siens !

Malaise passager ou souffrance profonde, évaluer la situation de l’enfant pour savoir où se situer est important. Plus ses besoins affectifs sont forts, plus "l’enfant-coucou" a tendance à accaparer l’adulte qu’il s’est choisi, jusqu’à prendre une place parfois gênante. Il mobilise l’attention et des rivalités peuvent alors éclater. Les enfants naturels en arrivent à sentir leur place en danger au sein de leur propre famille et, tôt ou tard, le feront savoir, de façon vindicative ou culpabilisée et détournée.

Les bons sentiments ne se forcent pas, accueillir un enfant par devoir moral ou pour flatter son ego, c’est s’exposer à des difficultés plus tard. Si l’enfant choisit sa deuxième famille, celle-ci doit aussi le choisir, sans restriction. C’est alors toute l’histoire d’une rencontre qui commence.

L’avis d’Éric Trappeniers, psychothérapeute, fondateur de l’Institut de la Famille

Chaque famille a sa culture et l’enfant a tendance à aller voir ailleurs pour comparer. Ces situations peuvent aussi révéler un malaise chez l’enfant, sentiment de rejet ou secret familial. Il souhaite alors reconstruire d’autres relations autre part.

Certains jeunes parents, peu sûrs d’eux, peuvent craindre d’être dépossédés de leur enfant. Les adultes qui accueillent trop facilement disqualifient de facto les parents biologiques. L’enfant est alors pris dans des enjeux d’amour, de séduction et de possession.

Le dialogue, les rencontres entre familles ne sont pas toujours de mise. Contraindre l’enfant à parler est aussi une sorte d’appropriation. Au contraire, c’est dans sa liberté de choix que l’enfant s’y retrouve. Il est important qu’il garde son jardin secret, le travail psychique se fait dans l’ombre et la discrétion.

Mais l’adulte qui accueille doit aussi marquer les limites. Pas de confusion, il a ses propres enfants et doit y être attentif.