Mon enfant mange mal

Mon enfant mange mal

Maëlle ne veut pas manger de légumes, David refuse toute viande, Claire chipote à chaque repas… Les enfants réussissent à rendre leurs parents fous, avec ces histoires de nourriture…

Comme toutes les mamans, Isabelle prend très à cœur la moue qu'affiche sa fillette à table : "J'ai beau me mettre en quatre pour lui préparer des plats appétissants, elle refuse d'y toucher. On dirait qu'elle le fait exprès, cela me rend folle."

Difficile, en effet, de garder son calme lorsque son enfant refuse de manger. Mais si vous rencontrez les mêmes difficultés qu'Isabelle, rassurez-vous : plus de 75 % des enfants traversent, à un moment ou à un autre de leur développement, des périodes de refus alimentaires. Refus qui les aident à se construire, et à se situer par rapport aux adultes.

L'enfant développe sa propre personnalité

Le petit pot est prêt, la cuillère aussi. Après son biberon, vous allez pour la première fois lui proposer de la compote. Demain, vous lui ferez goûter des haricots verts…

C'est bien souvent avec émotion et curiosité que la maman diversifie, comme le lui a dit son pédiatre, l'alimentation de son bébé. Une évolution progressive qui en général se passe bien mais qui parfois s'accompagne des premiers refus. Et c'est bien normal, puisque du jour au lendemain tout est nouveau pour le jeune enfant : les saveurs, la consistance, la position assise, la cuillère…

Mais par ses réticences votre enfant vous montre aussi sa personnalité : il n'est plus un simple prolongement de vous-même, prêt à accepter les yeux fermés ce que vous lui donnez. À présent, il est capable d'émettre des choix, il va progressivement vers l'autonomie.

Un enfant ne se laisse jamais mourir de faim

Françoise n'oubliera pas ce jour où son fils de 11 mois a catégoriquement refusé de toucher à son petit pot préféré. "J'ai posé la cuillère à côté de son assiette, et pour la première fois il s'est mis à manger tout seul. J'ai réalisé qu'il avait besoin de plus de liberté."

Lorsqu'un enfant refuse de manger, dites-vous bien qu'il ne se laissera pas mourir de faim. Dans son service de pédopsychiatrie, le docteur Marie-France Le Heuzey explique aux parents les mécanismes des conflits liés à l'alimentation : "L'enfant qui a du mal à faire respecter ses goûts se bute, tandis que sa maman angoisse car elle se sent coupable.

Elle a le sentiment d'être une mauvaise mère. Or l'enfant sait que son attitude la touche, et son refus de manger peut devenir un moyen de s'opposer à elle. Mais avec un peu de souplesse tout cela peut être évité."

Savoir poser des limites

Repas pris à table, pique-nique, goûter surprise, plateau télé, chez Jacqueline les repas sont synonymes de liberté et de plaisir. "Mes enfants mangent bien, mais si un jour le petit repousse son assiette, ou que le plus grand ne termine pas un plat, je laisse faire. Je garde un trop mauvais souvenir de mes repas de petite fille où je guettais les réactions de mon père : il ne supportait pas que je n'aime pas quelque chose."

Mais jusqu'où faire preuve de souplesse ? La limite est parfois difficile à trouver. Anne et Pierre en savent quelque chose. Jusqu'à 7 ans, leur fille ne s'est nourrie que de lait, de céréales et de pain.

"Au début, nous pensions que c'était un problème de déglutition. J'en ai parlé au pédiatre, mais il n'a rien trouvé d'anormal. Alors, petit à petit, nous avons baissé les bras. Je ne suis pas très patiente. À table, il faut que cela aille vite, et Marie a toujours eu directement ce qu'elle réclamait. Comme elle était pleine de vie, son régime alimentaire ne nous a pas inquiétés. Mais le jour où il a fallu la mettre à la cantine, nous avons réalisé que c'était un véritable handicap social."

Heureusement, la cantine a eu des effets bénéfiques : pour faire comme ses copines, Marie s'est mise à manger de tout.

Quant au fils de Marie-Hélène, c'est vers 3 ans qu'il a commencé à faire le difficile. "Il ne tenait pas en place et avait des idées très arrêtées sur la nourriture." Pour être plus disponible, Marie-Hélène le faisait manger avant tout le monde. "Un jour, pendant les grandes vacances, mon mari a décidé de le faire manger à table avec nous. Son comportement a changé du tout au tout. Comme si, brusquement, manger devenait une activité intéressante pour lui. La présence de son père n'était sûrement pas étrangère à ce changement."

Le repas donne à l'enfant l'occasion de vous tester. S'il ne rencontre aucune résistance, ou s'il mobilise l'attention de toute la famille, il s'imaginera que c'est lui qui fixe la règle du jeu. À table, posez clairement certaines limites, et montrez d'emblée à votre enfant que c'est vous qui détenez la loi, pas lui.

Respecter les goûts de l'enfant

Les problèmes liés à l'alimentation reposent parfois sur une simple méconnaissance de l'enfant.

Beaucoup de parents se figurent, en effet, que le palais du tout-petit est un terrain vierge, où tout est à construire. C'est faux. Dès la naissance, l'enfant affiche une nette préférence pour le sucré. Et plus il grandit, plus il apprécie les aliments qu'il connaît déjà.

Dans son livre "Mais qu'est-ce qu'il a dans la tête ?" (écrit avec Rica Étienne, et édité chez Hachette), le docteur Harry Iffergan souligne que cette attirance pour le familier est particulièrement forte vers 3-4 ans : "Il faut croire que les enfants ont moins besoin de varier leurs plaisirs que les adultes. Quand ils aiment, ils aiment vraiment : dans d'autres domaines, on les a vus réclamer tous les soirs la même histoire, jouer des heures entières aux mêmes jeux vidéo, ou se repasser vingt-cinq fois leur cassette préférée."

Si votre enfant exige des pâtes à tous les repas, faites-lui plaisir. Cela finira bien par lui passer. Le docteur Le Heuzey assure qu'avant d'entrer dans un processus pathologique, il y a de la marge : "Si votre enfant est joyeux et éveillé et si sa façon de manger n'a aucun retentissement sur sa santé, il n'y a aucune raison de s'inquiéter. Même s'il ne mange ni viande ni légumes verts."

Et en attendant qu'il renonce aux pâtes, utilisez quelques astuces auxquelles il ne résistera pas. Dressez joliment la table, mettez des couleurs dans les assiettes, variez les accompagnements…

Lorsque vous avez un peu de temps devant vous, associez votre enfant à la préparation des repas, et créez la surprise en proposant des menus à thème, ou en inversant l'ordre des plats. Amusez-vous aussi à remplacer le repas du soir par un grand goûter : les enfants adorent ça ! Et si tous vos efforts se soldent par un refus catégorique, dites-vous que votre enfant n'a peut-être pas faim, tout simplement.

S'il détourne la tête et recrache, ou s'il a grignoté deux heures plus tôt, inutile d'insister. Il mangera demain.

Témoignage de Denise, mère de Pierre, à l'appétit capricieux.

"Pierre voulait du lapin ? Je lui faisais du lapin ! Mais dès que le lapin était dans son assiette, il se mettait à pleurer"

"Pierre a commencé à nous créer des soucis vers 6 ans, après une encéphalite virale. Il avait beaucoup maigri à l'hôpital et nous étions impatients de le voir se remplumer. Mais rien à faire, il n'avait jamais faim. Les médecins disaient que c'était normal, que Pierre nous en voulait et qu'en refusant de manger il nous faisait payer sa maladie. "N'entrez surtout pas dans son jeu”, répétaient-ils.

Au bout de six mois, j'ai craqué. J'ai décidé de lui préparer tout ce qui lui faisait plaisir. Pierre voulait du lapin ? Je lui faisais du lapin ! Pendant que je cuisinais, il restait toujours près de moi, il m'aidait, il goûtait la sauce. Il y mettait vraiment de la bonne volonté. Mais dès que le lapin était dans son assiette, il se mettait à pleurer. Une horreur !

C'est un voisin qui nous a sortis de ce cauchemar, un vieux monsieur très attaché à mon fils. Il a pris l'habitude de l'emmener se promener dans les champs, et en route, en discutant, il arrivait à lui faire avaler un morceau de saucisson ou une tartine de fromage. En quelques mois, tout est rentré dans l'ordre."

Interview du docteur Marie-France Le Heuzey, pédopsychiatre, hôpital Robert-Debré, à Paris.

"Les vraies pathologies du comportement alimentaire sont très rares chez l'enfant, et l'anorexie mentale est exceptionnelle. Depuis quelques années, on voit tout de même arriver dans le service de vrais anorexiques prépubères.

Ce sont des filles et garçons de 10 ou 11 ans, et même 8 ou 9, qui courent après un idéal de minceur, ou qui veulent ressembler à leur star préférée.

En général, les repas se passent bien si une notion fondamentale est respectée : celle du plaisir de manger ensemble. En effet, quand les parents éprouvent du plaisir, l'enfant est content d'être à table. Il ne s'agit pas de préparer des bons petits plats tous les soirs, mais essayons de ne pas trop traîner les pieds. On sait qu'il y a davantage de troubles du comportement alimentaire dans les pays “à l'américaine”, où les gens consomment sans plaisir des aliments sans saveur.

C'est très bien d'emmener son enfant chez MacDo de temps en temps, mais montrons-lui aussi qu'il existe autre chose. Bien sûr, tout le monde ne peut pas avoir les mêmes goûts dans une famille et il faut savoir s'adapter. Si un enfant n'aime pas le plat principal, on peut lui proposer une petite chose à la place, sans toutefois tomber dans le piège du menu à la carte.

C'est aux parents de fixer le contrat, pas à l'enfant. Les parents qui se sentent vraiment dépassés doivent en parler à leur médecin généraliste. Une fois écartée toute maladie, il faut décrypter l'attitude de l'enfant. Parfois, une ou deux consultations avec un psychologue suffisent. Le cas échéant, on peut proposer une thérapie comportementale à l'enfant, à ses parents, ou à toute la famille, selon les cas. C'est souvent très efficace."

Interview de Pascale Bazin, éducatrice de jeunes enfants en crèche parentale, à Lyon

"En crèche, on constate que beaucoup de refus reposent sur des détails. Parfois, c'est juste un problème de personne. Le courant ne passe pas entre l'enfant et l'adulte qui est à sa table, donc l'enfant refuse de manger. Dans ce cas, on lui propose de choisir une autre table et en général tout s'arrange.

Il y a aussi des enfants qui sont découragés quand leur assiette est trop remplie. Ils préfèrent des portions plus petites, quitte à en reprendre plusieurs fois.

Ou bien c'est le contact entre les aliments qui les dérange. C'est très étonnant, mais certains enfants sont persuadés que le mauvais goût se transmet d'un aliment à l'autre. Si du “pas bon” touche du “bon” dans l'assiette, c'est fini : ils refusent d'avaler quoi que ce soit.

La personnalité et les goûts de chaque enfant comptent, et devancer ses attentes permet de prévenir les blocages. Le repas doit être un moment agréable, pas une contrainte.

Vers 2 ans, les enfants ont envie d'être autonomes. Si un enfant joue avec sa cuillère au lieu de manger, pourquoi la lui retirer des mains ? En revanche, si on veut l'aider, rien n'empêche de prendre une deuxième cuillère. Il vaut mieux ne pas forcer un enfant, mais continuer de lui proposer l'aliment refusé chaque fois qu'il est au menu.

Les mots qui entourent le repas sont aussi très importants. Il suffit parfois de dire “je vais décorer ton assiette” à la place de “je vais remplir ton assiette” pour qu'un enfant se mette à manger. À 2 ou 3 ans, le repas est une activité à part entière, exactement comme le jeu. L'enfant a besoin de se sentir libre et d'être encouragé. Il a envie de commencer par le dessert ? Qu'il le fasse ! Mais si le repas s'éternise, n'hésitons pas à dire stop et passer à autre chose."