Famille recomposée : les clés de la réussite

Famille recomposée : les clés de la réussite

Difficile de recomposer une famille, mais loin d’être impossible. Faire le deuil de son histoire passée, prendre son temps et accepter les compromis sont des préalables indispensables.

Deux adultes qui partagent la même résidence principale et vivent avec au moins un enfant de l’un d’entre eux : la famille recomposée, ainsi définie par l’Insee, est entrée dans notre paysage familier. Sous une myriade de formes et de ramifications - couple homme-femme ou couple homosexuel, parents biologiques ou adoptifs, demi-frères et sœurs ou enfants sans liens de sang -, elle s’est taillé une place à côté de la famille traditionnelle, restée la référence unique pendant des siècles. Le phénomène demeure encore relativement marginal, avec 580 000 fa­­milles recomposées en 2006 (dernier chiffre connu), soit 7,7 % des familles ayant un enfant mineur, mais il progresse chaque année.

Les familles recomposées : un nouveau mode de vie à déchiffrer

Les comportements de ces nouvelles tribus à géométrie variable, leur organisation et les obstacles qu’elles rencontrent focalisent l’attention – reflétée par la littérature pléthorique et les nombreuses séries télévisées qui leur sont consacrées. Car elles défrichent un nouveau mode de vie. Réunir un groupe d’adultes et d’enfants, dont certains n’ont aucun lien de sang, et faire en sorte que chacun trouve sa place, tout en maintenant un contact rapproché avec les familles « d’avant », est une affaire compliquée.

« Cela exige du temps, de la patience, une grande souplesse et une capacité à dialoguer quasi infinie, souligne Claire Régner, psychologue-conseillère familiale et conjugale. Sans oublier une solide dose d’humour pour dédramatiser et prendre le recul nécessaire. »

Un chemin miné ? Sans doute. Pourtant, le parcourir n’est pas une gageure. Les familles recomposées heureuses, à l’image de Virginie et Bruno, nous en connaissons tous. S’il n’existe pas de clé ouvrant les portes de la réussite, les spécialistes en conseil familial pointent une série de précautions et d’avertissements pro­pres à faciliter la construction d’une cellule familiale nouvelle.

La première - et non la moindre - consiste à savoir sur quel terrain on se trouve. Si toute famille connaît conflits et disputes, la famille recomposée souffre dès l’origine d’une fragilité qui lui est propre. Elle s’est construite sur un échec et une souffrance, nés de l’éclatement de la (ou des) précédente(s) union(s).

« Lorsque de surcroît la séparation s’est déroulée de façon houleuse, la nouvelle famille en subit les conséquences, insiste Nathalie Guellier, cofondatrice du site parent-solo.fr. Or, les couples se lancent souvent dans cette aventure avec une certaine naïveté. Ils ont le sentiment de recommencer quelque chose de neuf, tout nouveau tout beau puisqu’ils s’aiment. Mais l’amour n’est pas l’unique condition pour réussir sa famille. »

La tâche qui attend le nouveau couple est d’autant plus complexe qu’il y est confronté de façon subite. Il n’y a pas de lune de miel dans la famille recomposée : « À la différence des couples dont la relation donnera naissance à une première famille, ceux engagés dans une logique de recomposition ne disposent pas - ou fort peu - de ce temps précieux d’isolement social où l’on n’existe que l’un pour l’autre », rappelle Émilie Devienne, coach et auteure de plusieurs essais sur la famille.

Une phase de transition indispensable pour réunir deux familles

D’où le conseil donné par de nombreux psychologues : prendre son temps ! Ne pas réunir tout de suite les deux composantes de la nouvelle famille, mais laisser chacune vivre dans son lieu propre, en se rencontrant ponctuellement pour des repas, des sorties le week-end… Une organisation qui donne le loisir de faire connaissance et de commencer à s’apprivoiser.

« Cela permet au couple de se voir seul et aux enfants de ne pas risquer tout de suite de vivre des conflits de loyauté entre le parent absent et le nouveau conjoint, explique Marie-Dominique Linder, psychothérapeute-psychanalyste, auteure d’ouvra­ges sur la famille. Il faut, bien sûr, que ce mode de vie soit matériellement possible. Mais cette transition représente une phase essentielle.

Se précipiter dans une nouvelle relation cache souvent le fait qu’on a du mal à vivre seul. Or, être adulte, c’est être capable d’être face à soi-même. Si on ne l’a pas appris, on tombe et on retombera toujours dans la dépendance affective, qui consiste à attendre que l’autre vienne combler ses propres manques. »

Ce temps de latence permet également d’anticiper les problèmes qui vont surgir et de s’attaquer à leur résolution sans subir en même temps la pression de la vie commune. L’organisation de la future cohabitation induit en effet toute une série de conséquences matérielles, d’autant plus difficiles à gérer que « la séparation s’accompagne souvent d’une chute du niveau de vie des deux foyers, pas toujours bien anticipée », soulignent la pédopsychiatre Marie-Claude Vallejo et la journaliste Anne Lamy, auteures de « Résidence alternée, on arrête ou on continue ? ».

Cette famille doit souvent composer avec un nouveau logement qui va contraindre les enfants à partager leur chambre, voire priver le couple d’espace intime. Le déménagement d’un ou des deux parents ensemble peut imposer un changement d’école, compliquer la rencontre avec l’ex-parent, etc.

Résoudre d’abord les vrais problèmes

Sans parler du cœur de la nouvelle organisation, qui tourne autour de la résidence alternée des enfants. Ce mode de vie est de plus en plus courant depuis que la loi du 4 mars 2002 en a légalisé le principe, tout en reconnaissant la coparentalité du père et de la mère. Saluée comme une avancée à l’origine, l’alternance fait aujourd’hui l’objet de controverses.

Pour beaucoup de spécialistes de la famille, elle répond souvent d’abord aux besoins de parents qui revendiquent un « droit à voir » leurs enfants. « Le bon fonctionnement du système suppose de réunir de nombreux paramètres, observe Claire Régner, psychologue-conseillère familiale et conjugale. Il faut que les domiciles des deux familles soient proches, que l’on évite tout changement d’école, que les parents soient suffisamment souples pour ne pas se focaliser sur un respect strict de l’alternance à 50/50, etc. En fait, cette organisation ne coïncide pas toujours avec l’intérêt de l’enfant qui éprouve avant tout un besoin de sécurité et de stabilité. »

Pour autant, les nombreux soucis de modus vivendi auxquels sont confrontées les familles recomposées ressemblent souvent, aux yeux des spécialistes, à l’arbre qui cache la forêt. « Se désespérer parce que son enfant n’a pas de chambre à lui n’a guère de sens, poursuit Claire Régner, psychologue-conseillère familiale et conjugale. Un enfant s’habitue à n’occuper qu’un lit superposé ou à ne pas avoir d’armoire personnelle s’il se sent intégré dans la cellule familiale. »

En fait, les questions d’espace ou de garde revêtent une importance symbolique. Elles cristallisent des difficultés plus profondes. « Les problèmes matériels sont les leviers par lesquels s’expriment des conflits affectifs non exprimés, estime Marie-Dominique Linder, psychothérapeute-psychanalyste, auteure d’ouvra­ges sur la famille. Les adultes s’arc-boutent parfois sur des questions d’argent, de rythme de garde, car c’est avec ces arguments qu’ils peuvent toucher l’ex-conjoint. » Là encore, la réponse consiste en premier lieu à chercher une clarification de la relation entre les « ex », seule solution pour être capable de se concerter plus sereinement sur les problèmes pratiques.

À chacun son rôle dans la famille

Dans la famille elle-même, l’apprentissage de la vie à plusieurs s’apparente à un choc entre cultures, qui nécessite un effort d’adaptation. Les enfants doivent se repositionner ; les uns, face à l’arrivée d’un grand frère ou d’une grande sœur ; le petit dernier, à la perspective de perdre soudain son rôle de benjamin au profit d’un plus jeune que lui.

Sans oublier la difficulté qu’ils pourront tous éprouver en ayant l’impression de devoir répartir leur affection entre leurs deux parents, ou en culpabilisant de se sentir proches de leur nouveau beau-père ou belle-mère. Étonnamment, il semble que le fait d’avoir un enfant biologique facilite les choses. « Cela me surprend moi-même, mais je l’ai souvent observé, affirme Marie-Dominique Linder, psychothérapeute-psychanalyste, auteure d’ouvra­ges sur la famille. L’arrivée d’un bébé apporte une cohésion. Il rassure, il donne un sentiment de sécurité au couple. Il abolit même les tensions avec les ex-conjoints. Mais il ne faut pas en faire une recette : faire un enfant pour résoudre les problèmes, cela ne marche pas. »

Parallèlement, les deux adultes doivent se déterminer – et s’entendre – sur le rôle que chacun va tenir dans la famille et à l’égard des enfants de l’autre. Pas facile pour un « beau-parent » de créer un mode de relation avec les enfants de son conjoint, quelque part entre l’amitié et la parentalité. « Cela se traduit par des questions très terre à terre, commente Nathalie Guellier, de Parent-solo.fr. Ai-je le droit de me fâcher, puis-je intervenir quand les enfants de mon compagnon se tiennent mal à table… »

Mais l’apprentissage du rôle de beau-parent peut aussi exiger une grande maturité affective quand il revient à admettre ses faiblesses. « Ainsi, une femme sans enfant devra faire l’effort de reconnaître qu’elle peut être jalouse des enfants de son nouveau compagnon, explique Marie-Dominique Linder. Ce sera à lui de l’aider à trouver sa place, sans la mettre au même niveau que ses enfants. »

Famille recomposée : créer une nouvelle histoire

La discipline, en particulier, fournit matière à nombre de conflits. Les règles d’éducation renvoient à une continuité avec l’ancienne famille. Certains parents ont tendance à s’accrocher à ces principes qui représentent un domaine connu. « On est un peu écartelé entre le désir de se faire aimer, le sentiment de devoir poser sa légitimité d’adulte, l’engagement qu’on veut manifester vis-à-vis des décisions touchant cet enfant avec lequel on vit, la crainte de voler la place du “vrai” père, commente Philippe.

Quand le fils de ma compagne a demandé à m’appeler “Pa”, le feu rouge de l’alarme a retenti dans ma tête. Je lui ai expliqué que Pa, c’était la moitié de papa et qu’il en avait déjà un. Moi, je suis une présence masculine à ses côtés. » Autant de difficultés qui expliquent sans doute la mise en sommeil du projet de statut du beau-parent qui avait été un temps envisagé par le législateur.

Ce maelström émotionnel demande une vigilance permanente de la part du nouveau couple qui tient la barre. Comment ne pas risquer de se laisser déborder ? Il faut parler, sans cesse, communiquer, négocier, faire preuve de souplesse. « Et se dire, dans le fond, qu’on ne “recompose” pas une famille, conclut Marie-Dominique Linder, psychothérapeute-psychanalyste, auteure d’ouvra­ges sur la famille. On crée une nouvelle histoire avec des composantes différentes. C’est peut-être là la clé de la réussite. »

Livres sur le thème de la famille recomposée

« Recomposer une famille », Émilie Devienne, collection l’Univers psychologique, éditions Larousse, 18 €.
« Résidence alternée, on arrête ou on continue ? », Marie-Claude Vallejo et Anne Lamy, éditions Albin Michel, 9 €.
« Les familles recomposées », Marie-Dominique et Théo Linder, éditions Hachette Pratique, 14,90 €.
« Ma famille, je la recompose », Catherine Bethenod Auch-Roy, éditions Studyparents, 9 €.