Couple mixte : élever un enfant bilingue

Couple mixte : élever un enfant bilingue

Lorsque les parents parlent chacun une langue différente, ils souhaitent souvent la transmettre à leur enfant. Opter pour une éducation bilingue suppose méthode et patience.

"Décider d’élever son enfant dans un univers bilingue demande aux parents un effort soutenu sur le long terme", prévient Barbara Abdelilah-Bauer, psychologue et linguiste. Désormais prôné alors qu’il était déconseillé dans les années 1960, le bilinguisme permet de conserver un lien avec les racines familiales et d’éviter à un des parents d’abandonner sa langue maternelle.

Un atout intellectuel et social

Par ailleurs, il est aujourd’hui vécu comme un atout intellectuel et social. "Mon époux est originaire du Luxembourg, un pays où le bilinguisme franco-allemand est pratiqué dès l’école maternelle, raconte Sylvie, 39 ans. Résultat, il maîtrise bien mieux les langues étrangères que moi qui les ai apprises au collège. En leur transmettant le français et l’allemand, nous avons choisi de donner cette même chance à nos trois enfants."

Sans être plus "intelligents" que les autres, les enfants bilingues acquièrent en effet des mécanismes qui leur facilitent l’assimilation d’autres langues. Ils développent aussi une pensée souvent plus créative, moins "normée".

L’importance des trois premières années

Un enfant vivant dans l’Hexagone adoptera le français comme sa langue principale, appelée "langue dominante". Pour le rendre bilingue, chaque parent doit lui parler dans sa langue maternelle dès la naissance. Si appliquer ce principe de façon stricte ne s’avère pas toujours réalisable, il est impératif, en revanche, de ne pas mêler les deux langues au sein d’une même phrase.

L’autre langue, appelée "langue secondaire", restera minoritaire et l’enfant devra l’entendre souvent pour qu’elle ne s’estompe pas. "Comme la richesse du langage se développe dans les trois premières années, il convient donc, par exemple, de lui faire regarder des DVD exclusivement en langue allemande", indique Barbara Abdelilah-Bauer.

Par ailleurs, il est essentiel que l’enfant saisisse l’utilité de pratiquer sa seconde langue. "Mon fils ne s’exprimait qu’en français, même lorsqu’il parlait avec son père, se souvient Sylvie. C’est lors d’un séjour en Allemagne qu’il a pris conscience qu’il lui faudrait employer l’allemand pour être compris !"

Pas de retard de langage

Parents, enseignants et éducateurs de la petite enfance prétendent souvent que les enfants bilingues prennent du retard dans l’apprentissage du langage. "C’est faux, rétorque Barbara Abdelilah-Bauer. D’abord, ils maîtrisent autant de mots que les enfants monolingues mais leur vocabulaire se répartit entre les deux langues."

Ensuite, s’ils se mettent à mélanger les langues quand ils commencent à élaborer des phrases, il ne s’agit pas d’un problème de confusion, mais au contraire d’une stratégie d’acquisition, comme l’attestent les études des linguistes. "Lorsque Tom m’interroge en disant : 'Tu as vu le cat ?', ce n’est pas parce qu’il ne connaît pas le mot 'chat' en français. Mais, le son 'ch' étant plus difficile à prononcer, il a préféré utiliser l’anglais", explique Stéphanie, dont le mari est britannique.

À l’entrée en maternelle, si le petit dispose d’un lexique faible en français, certains enseignants conseillent de mettre de côté la seconde langue. "Ils commettent une erreur pédagogique, déplore Barbara Abdelilah-Bauer. Non seulement les enfants bilingues rattrapent très vite leur retard dans un environnement français, mais, de plus, ils devancent rapidement leurs camarades !" En outre, ils apprennent à lire plus facilement puisqu’ils reconnaissent déjà les syllabes, les rimes et les phonèmes, et, une fois le mécanisme de la lecture acquis, ils savent lire dans les deux langues.

Ne jamais abandonner…

Quant à l’apprentissage "théorique" de la langue secondaire (on peut être bilingue à l’oral et écrire phonétiquement), il est recommandé d’attendre que la lecture soit maîtrisée dans la langue primaire avant de débuter l’orthographe et la grammaire anglaises ou allemandes, par exemple. Il sera temps alors de frapper à la porte des écoles bilingues, rares et parfois onéreuses. Avant l’inscription, vérifiez bien la pédagogie appliquée et la proportion d’élèves accueillis véritablement bilingues.

Enfin, gardez à l’esprit que votre enfant traversera des phases où il délaissera son autre langue. Mais, souvent, il s’y remettra à l’adolescence lorsqu’il pourra en tirer de la fierté.

Former son bébé à l’anglais

Certains parents qui ne pratiquent qu’une seule langue incitent leur bébé à apprendre l’anglais par le biais d’activités d’éveil, de DVD, de livres, etc. Une certitude : leur enfant ne deviendra jamais vraiment bilingue. Cependant, le familiariser avec des sons nouveaux élargira sa capacité à les entendre, à les reproduire et, plus tard, peut-être, à acquérir une seconde langue. Il est néanmoins déconseillé de s’exprimer dans une autre langue que la sienne, car le tout-petit ressent avant tout des émotions : avec une langue que l’on maîtrise mal, le lien créé risque d’être artificiel.