Comment discipliner les bébés mordeurs ?

Comment discipliner les bébés mordeurs ?

Quand les quenottes de nos bambins se transforment en crocs acérés, nous ne sommes pas fiers. Sans dramatiser, il ne faut pas les laisser faire.

Nous savons bien que nous n’avons pas engendré des monstres, et pourtant les faits sont là : nos tendres bébés sont capables de mordre, d’attaquer et de faire mal. Ni "œil pour œi" ni "dent pour dent", le rôle de l’éducation est d’enrayer la spirale de la violence. Et si les parents angoissent, les professionnels de la petite enfance, eux, relativisent.

Maryse, éducatrice en crèche, observe : "Il n’y a pas une année sans morsure. Il peut s’agir d’un épisode passager ou d’un comportement plus habituel. On voit aussi des retournements, et le chasseur devenir le chassé. Cela fait partie de l’apprentissage de la vie."

L’apparition des dents, un moment important

Et justement, dans la vie du tout-petit, l’apparition des dents est une étape décisive : percement douloureux, sevrage pas toujours facile. Beaucoup de choses se construisent et prennent source autour de la zone buccale : se rassasier, goûter et prendre plaisir, explorer les objets avec la langue et les dents, cracher, faire des bulles, mais aussi vocaliser et s’essayer au langage.

Ce sera autour de la deuxième année que la morsure d’autrui prendra un sens vraiment relationnel. Catherine se souvient de la "guerre des repas" menée avec son fils de 2 ans : "J’avais peur qu’il ne mange pas assez et je lui enfournais les cuillerées dans sa bouche crispée. Ça se terminait invariablement par des rejets et des vomissements. Au fond, on était furieux tous les deux ! Quand je finissais de le nettoyer, il se précipitait sur moi pour me mordre. Le scénario s’est arrêté quand j’ai cessé d’être angoissée par cette histoire de nourriture."

Montrer les dents pour s’exprimer

L’enfant qui ne maîtrise pas encore bien le langage passe naturellement par les gestes et le corps pour exprimer ses tensions. Mordre pour se défendre ou protéger ses possessions et son territoire est instinctif. Le travail éducatif a pour but de développer d’autres stratégies, afin de pouvoir vivre en société. L’art de la négociation doit s’acquérir dès les premières années, mais tout cela prend du temps.

Quand Paul, 14 mois, joue avec son cousin, Sandra doit être attentive : "Dès qu’il est contrarié et qu’il n’a pas ce qu’il désire, il crie et mord. J’ai beau intervenir en lui expliquant qu’il doit partager, prêter, que c’est chacun son tour, il n’est pas prêt à l’admettre. Quand son père élève la voix, il capitule mais il pleure de rage."

Bien sûr, le tout-petit ne peut pas accéder au raisonnement moral élaboré et abstrait de l’adulte. Expliquer, c’est bien, mais interdire fermement permet d’ancrer certains principes qui seront pleinement acceptés plus tard, quand le sens du "pourquoi" des choses pourra être compris.

Un amour à croquer

La hargne s’exprime par les dents, mais - ô paradoxe ! - l’amour aussi. Vouloir engloutir l’autre dans un déluge de tendresse, voilà une autre manifestation qui n’est pas toujours appréciée.

Maryse connaît ces petits un peu rustauds faisant des câlins serrés à l’élu(e) de leur cœur. Là aussi, un apprentissage est nécessaire pour faire comprendre à l’enfant que l’affection doit tenir compte de l’autre. D’autant que les parents n’apprécient que modérément les traces de ces amours sauvages…

Renaud a dû mettre le holà à l’impétuosité d’un soupirant de sa fille Camille : "Quand j’allais la chercher, il ne se passait pas une semaine sans qu’elle ait une marque cruelle d’affection. Elle a même été mordue à l’œil ! À la crèche, on me disait que le petit Léon était fou d’elle. Nous avons dû insister pour que les éducatrices fassent leur boulot et apprennent à Léon à modérer ses ardeurs. Camille, qui l’aimait bien au début, commençait à avoir peur de lui et montrait des signes d’inquiétude quand on la déposait à la crèche. Ça ne pouvait plus durer, mon sang de papa commençait à bouillir."

Apprendre aux "victimes" à résister

Surveiller les petits "bulldozers", d’accord. Mais s’ils persistent et signent, comment agir ? Avant tout, protéger les plus faibles en leur montrant comment refuser de se laisser faire. On n’insiste jamais assez sur l’éducation des "timides", qui doivent aussi apprendre à faire face. Le rapport de force, sans obligatoirement s’inverser, doit s’équilibrer. Refuser enfin de subir et d’avoir peur va permettre au timoré de se situer autrement.

Les adultes, évitant de prendre parti, aideront davantage les enfants en essayant de comprendre les enjeux cachés derrière les morsures : jalousie envers un petit frère, peurs imaginaires ou souci réel, etc. Tout peut faire le lit d’un débordement de sentiments… trop durs à avaler.

L’avis de Martine Gercault, psychanalyste et psychothérapeute : "Le bébé peut mordre pour défendre son territoire."

Montrer les crocs devient une forme de langage quand un bébé se sent impuissant face à un agresseur potentiel, une décharge d’énergie pour se défouler et attirer l’attention. Si l’habitude devient chronique ou si le bébé se violente lui-même, on est souvent en présence d’autres problèmes sous-jacents : difficultés de propreté, de sevrage, séparation d’avec la mère ou découverte d’un nouvel univers paraissant hostile.

La réaction familiale est primordiale pour faire comprendre au jeune enfant que la bouche n’est pas uniquement un outil agressif dévorant mais également un organe porteur de baisers, de plaisir et de douceur. Selon Françoise Dolto, les bébés mordeurs éprouvent parfois pour d’autres enfants la même appétence que pour un sein gorgé de lait ! Plus tard, ils découvriront d’autres moyens d’exprimer leurs envies ou leurs besoins.