Quand un grand-parent se remarie

Quand un grand-parent se remarie

Avec l'augmentation de l'espérance de vie, il est de plus en plus fréquent que les seniors se remarient. Des unions qui déstabilisent souvent les familles.

Les retraités vivent de plus en plus longtemps, et de moins en moins avec leurs enfants. Il est normal qu’ils souhaitent rompre leur solitude et former, même tard, un nouveau couple. Officiellement, les familles se déclarent respectueuses de ce choix, ne souhaitant que le bonheur de leurs aïeuls.

Comme un coup de tonnerre

Pourtant, une grande majorité d’entre elles réagissent exactement comme Olivier : la nouvelle union leur fait l’effet d’un coup de tonnerre très perturbant.

"Mon père vient de se remarier à 75 ans et cela m’a beaucoup troublée, reconnaît Catherine, 47 ans. Depuis le décès de maman, il y a quatorze ans, on s’en occupait le plus possible et nous discutions beaucoup. Maintenant, on a du mal à le voir sans sa nouvelle femme et c’est moins naturel. On a perdu une partie de notre père ! En outre, nous ne reconnaissons plus la maison de notre enfance : elle a ramené ses meubles, changé la décoration, on a l’impression de ne plus être chez nous. C’est très égoïste, mais ça nous affecte."

Des repères qui vacillent

"Plus la personne âgée a longtemps vécu seule, plus il faut faire le deuil d’une situation acquise qui paraissait devoir être immuable, explique Geneviève Djenati, psychanalyste. On pouvait débarquer spontanément chez grand-mère pour lui confier nos soucis, et maintenant on risque de déranger : elle n’est plus disponible et corvéable à merci."

La solidarité familiale se resserre souvent autour des grands-parents, point d’ancrage de la tribu. De petites modifications prennent beaucoup d’importance parce qu’elles remettent en question toute une vision de la culture familiale : "Tu n’écoutes plus qu’Europe 1, alors que nous avons toujours mis France Inter." L’infidélité, même minime, prend figure de véritable trahison : on n’est plus sur la même longueur d’onde.

Difficile d’accepter le nouveau venu

Camille, 30 ans, juge la situation bizarre depuis que sa grand-mère de 82 ans a trouvé un nouveau compagnon âgé de 80 ans. "Il est assez mystique, dans la famille on n’est pas comme ça ! Il a davantage de moyens qu’elle et ils ont décidé de ne pas se priver. Mamie s’est offert un blouson de cuir et de superbes lunettes de soleil !"

Alors que l’aïeule est ravie de changer, se sentant revivre, le reste de la famille voterait volontiers pour l’immobilisme. "J’ai rencontré un homme il y a un an, relate Brigitte, 60 ans. Les enfants voient d’un mauvais œil de ne plus être mon unique pôle affectif."

Même si l’intrus ne déplaît pas, il aura du mal à trouver sa place dans le clan. "Nous faisions attention pour la mettre à l’aise, mais intérieurement ce n’était pas la fête, avoue Catherine. Cette personne allait remplacer notre mère qu’on adorait ! C’était un peu comme faire le deuil de maman une deuxième fois. On la trouvait tellement différente de notre mère - moins fine, moins de classe - qu’on ne comprenait pas que papa l’épouse." En même temps, ç’aurait été pire encore si elle lui avait ressemblé, reconnaît honnêtement Catherine.

La recomposition des rôles

Il n’est pas forcément plus facile de se faire accepter des petits-enfants. "Le nouveau compagnon de mamie est un ancien ouvrier, raconte Camille, tandis que mon grand-père était un bourgeois cultivé. Malgré nous on compare, même s’il est très gentil. Il me tutoie, moi je n’y arrive pas."

Les enfants se sentent certes dégagés d’une responsabilité, mais s’occuper de son vieux parent permettait aussi de le garder sous sa coupe.

"Lorsque nos parents vieillissent, on a tendance à inverser les rôles, explique Geneviève Djenati : on se met à les traiter comme des enfants. On maternait son père et maintenant il a grandi, il veut une femme ! L’idée de sexualité sous-jacente entraîne comme une marche arrière. En sortant de leur rôle de grands-parents asexués, les seniors se mettent au niveau de la génération suivante. S’ils font comme s’ils étaient nous, quelle place nous laissent-ils ? Les parents, se sentant dépouillés… régressent en position d’ado." "Les voir échanger des gestes d’affection nous est désagréable", admet Catherine.

Pire encore s’il épouse une "jeunette" !

Le télescopage de générations est particulièrement marqué lorsque papy ou mamie épouse une personne beaucoup plus jeune. Pour Isabelle, 41 ans, "c’est le monde à l’envers. Les enfants de la 'fiancée'de mon père sont plus jeunes que les miens !" Le réflexe consiste alors à nier la possibilité d’une sexualité, exposée de façon si éclatante. Il ne peut s’agir d’amour, le jeune conjoint veut forcément profiter de notre aïeul.

"Je ne me fais aucune illusion : ce qui attire cette jeune femme, c’est l’argent de mon père et sa position sociale, affirme Isabelle. Même s’il est bien conservé, il a 65 ans et elle 38 !" Quand Annie, 60 ans, s’est remariée avec un étranger de 23 ans son cadet, ses enfants pensaient qu’il voulait juste obtenir la nationalité française. "Sept ans plus tard, il est toujours là et nous nous aimons vraiment", dit-elle.

"Notre réaction au remariage de nos parents dépend de l’affection que nous avons reçue d’eux enfant, observe Moussa Nabati, psychanalyste. Si on en a reçu sa part, on supportera beaucoup mieux l’événement. Sinon, on se sentira une nouvelle fois abandonné."

La question de l’héritage

"Une rivalité risque alors de resurgir, confirme Geneviève Djenati. Le père d’une de mes patientes a épousé une femme plus jeune que sa fille, avec laquelle il a deux enfants. Maintenant qu’il est à la retraite, il s’en occupe énormément. Alors qu’elle aurait toujours voulu jouer du violon et qu’elle n’a jamais pu, elle constate que son 'petit frère' en fait. Elle a envie de hurler quand son père s’exclame : 'Comment veux-tu qu’on ne soit pas dingue d’un enfant qui joue comme ça ?'"

La peur pour l’héritage devient aussi plus prégnante si papa peut faire de nouveaux enfants… "On y pense tous, admet Isabelle. En plus, papa a droit à la pension de réversion de maman, dont il a divorcé voici vingt-cinq ans, car elle ne s’est jamais remariée ! Je trouve ça injuste, et ça me ferait mal de payer pour lui plus tard parce qu’il a tout dilapidé avec sa nouvelle femme."

Un beau témoignage de vie

Tout n’est pas noir pourtant pour les amours du troisième âge. Nathalie se réjouit que sa maman de 85 ans ait rencontré un monsieur dans son immeuble avec lequel elle a emménagé : "C’est bien, qu’ils en profitent, ils n’ont plus longtemps à vivre."

Camille reconnaît : "Pendant trente ans, mamie a soigné mon grand-père qui avait la maladie de Parkinson. Quand il est décédé, ça l’a anéantie. Son nouveau compagnon l’a sortie de la dépression. Elle avait bien besoin d’affection et d’être prise en charge à son tour." Laissons nos aïeuls se remarier tranquilles. "Ce beau témoignage de vie rassure aussi sur la vieillesse qui nous attend", conclut Moussa Nabati.

L’avis de Moussa Nabati, psychanalyste

Dans chaque adulte subsiste le petit garçon ou la petite fille que nous avons été. Si nous ressentons une réaction hostile au remariage de nos parents, c’est cet enfant qui s’exprime. Pour lui, ce sont des piliers de sa vie, auxquels il ne faut pas toucher. Les grands-parents n’ont pas le droit de se séparer ni de recomposer une famille.

Pour un enfant, ses parents sont des êtres asexués et ses grands-parents plus encore : ils servent à faire des gâteaux et à se promener. De la tendresse, d’accord, mais voir la sexualité affichée là où on ne l’attendait pas, c’est choquant. La meilleure façon de se libérer de ces émotions perturbantes est encore de les reconnaître.