La décroissance, un mode de vie engagé

Chauffage peu énergivore, autosuffisance alimentaire, troc et partage sont des solutions pour économiser argent et énergie. Pour aller plus loin, certains changent même radicalement de mode de vie, sans pour autant s’éclairer à la bougie. Vive la sobriété heureuse !

Ce contenu a bien été ajouté à vos favoris dans votre compte

Voir mes favoris

Pour ajouter ce contenu à vos favoris vous devez être connecté(e)

Me connecter

Pour ajouter ce contenu à vos favoris vous devez être abonné(e)

M'abonner
8mn de lecture
© Chinnapong

« Pour faire face aux enjeux climatiques, à l’excès de consumérisme et à la crise économique qui mettent en péril la vie sur terre, on peut agir à son échelle en modifiant ses habitudes en profondeur, au quotidien et en famille », résume Vincent Liegey, animateur du collectif Un projet de décroissance. On parle de décroissance ou, parce que le terme sonne négativement aux oreilles de certains, de simplicité et de sobriété volontaire.

La décroissance, qu’est-ce que c’est ?

« Ce mouvement, apparu dans les années 2000, a été lancé par ceux qui refusent l’idée de productivisme et de croissance à l’infini, résume Anne Goullet de Rugy, sociologue. Depuis, le Parti pour la décroissance et le journal La Décroissance ont été créés. Plutôt que de militer pour une croissance raisonnée ou pour inverser le principe de la croissance, le parti pris politique de la mouvance la plus activiste est d’imaginer un autre modèle », poursuit la chercheuse.

S’il est impossible d’en quantifier l’ampleur, la tendance semble néanmoins en expansion. Cela concerne autant les cadres urbains bien rémunérés qui s’interrogent sur leur métier ou leur vie que les ruraux qui souhaitent se réapproprier leur territoire. « Organisations et partis ayant souvent déçu les “décroissants”, le mouvement actuel est le fruit de démarches plus individuelles que dans les années 1970, où des aspirations similaires passaient par le collectif. Ils partent aujourd’hui du principe qu’en changeant de vie à leur échelle, ils contribuent à changer le monde. » Et chacun à sa manière. « La sobriété volontaire se traduit par des tas d’actions permettant de réduire son empreinte écologique. Pour cela, certains opèrent de petits écarts par rapport au modèle dominant mais ne le revendiquent pas. D’autres, plus radicaux, s’engagent dans des mouvements zadistes ou des fermes communautaires », ajoute la sociologue.

Les bonnes raisons de changer de mode de vie

« Il existe deux grandes limites auxquelles nous devons faire face, lance Vincent Liegey. La première est environnementale. Les phénomènes climatiques s’intensifient, avec des fortes chaleurs, des incendies gigantesques, etc. Comme dit le slogan, il n’y a pas de croissance infinie dans un monde fini. La seconde limite est culturelle. Alors que les progrès du numérique et du transport devaient nous libérer du temps et améliorer notre quotidien, les écrans nous aliènent et on parcourt toujours plus de kilomètres entre domicile et travail ! »

À la clé, épuisement et stress. « Le confinement a agi comme un révélateur, enchaîne-t-il. Ce virus, qui n’est pourtant pas le plus violent, a mis en danger nos conditions de vie et a fait prendre conscience du manque de sens de certains jobs, avec un impact psychologique évident. » Pour lui, cette période a été une invitation à questionner son rapport au travail, à s’approprier les enjeux écologiques, à s’orienter vers davantage d’autonomie et à mettre sa vie au service de l’entraide, afin de se concentrer sur l’essentiel.

Devenir « décroissant », je m’y prends comment ?

Parmi les « décroissants », une bonne part passe à l’acte grâce à des gestes simples. Ils ne prennent plus l’avion, limitent leurs déchets au maximum ou consomment local et de saison. D’autres préfèrent bouleverser leur quotidien en profondeur en s’installant dans une autre région, en vivant dans de nouvelles formes d’habitat ou en quittant leur job pour d’autres activités. Pour Vincent Liegey, nous ne sommes pas tous égaux face à cette aspiration. « Se réapproprier son mode de vie, se libérer de sa voiture, opter pour un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle n’est pas déclinable de la même manière pour tout le monde. En outre, il est parfois difficile d’être “décroissant” dans une société de croissance. »

En revanche, une étape s’impose, il faut se désintoxiquer du consumérisme : « Il est possible de dépenser moins et mieux en se détachant au maximum de la culture du marketing et de la pub pour être influencé le moins possible », ajoute-t-il. Il faut aussi en finir avec les achats compulsifs. Avant chaque dépense, on s’interroge : ai-je vraiment besoin de cet objet ? Est-il durable et utile ? Des questions éthiques se posent : d’où provient le produit ? Est-il vendu de manière équitable et fabriqué dans des conditions de travail décentes ? Autres modes d’action, éviter les déplacements inutiles et préférer découvrir des territoires et le patrimoine à proximité de chez soi, penser recyclage et seconde main (vêtements, mobilier, etc.), partager, échanger, voire mutualiser certaines dépenses, comme un broyeur à végétaux acheté entre voisins.

On peut aussi apprendre à fabriquer, à réparer, à recycler pour allonger la durée de vie des objets. « C’est le moyen de trouver les leviers accessibles à son niveau, de constituer des collectifs ou de lancer des initiatives citoyennes et des projets dans lesquels s’épanouir, comme les Amap, le jardin partagé, l’atelier vélo, les associations d’aide aux personnes âgées… C’est aussi l’occasion de renforcer ses liens sociaux. Mais pour fonctionner avec les autres, il faut être patient. »

 

« Je suis certaine d'avoir fait les bons choix »

Le témoignage de Jocelyne D., 50 ans, Montricoux (82).

Chaque week-end, on quittait Montrouge (92) pour prendre l’air. À force, on a fini par décider de bouger avec nos deux garçons. J’avais un travail de régisseuse son que j’aimais bien, mais mon métier devenait trop numérique. Dirk, mon compagnon, 53 ans, était ingénieur. En 2009, mon employeur m’a financé un CAP boulanger. Puis j’ai démissionné et on a cherché un coin près d’un aéroport, sur les berges de l’Aveyron parce que Dirk était muté à Toulouse. En 2012, j’ai monté mon fournil de pain bio. Depuis, Dirk, saxophoniste, a monté un groupe qui se produit en concert. En plus de dix ans, nous avons divisé nos revenus par plus de deux. Mais on a pris la main sur notre alimentation et notre organisation. Nous avons construit une maison en paille avec fournil, toilettes sèches et panneaux solaires qui produit plus d’énergie qu’elle n’en consomme. Hormis machine à laver et lave-vaisselle, on a peu d’électroménager. Au jardin, les moutons remplacent la tondeuse. On a des fruits et des légumes, même si tout a tendance à brûler à cause du changement climatique. Depuis le confinement, on a encore plus la conviction d’avoir fait les bons choix.

Consommer « décroissant »

« Manger mieux, c’est manger local, de saison et consommer moins de viande, poursuit Vincent Liegey. Je suis devenu “flexitarien” (végétarien consommant occasionnellement de la viande, NDLR), car l’élevage représente un coût réel pour l’environnement à cause de ses énormes besoins en eau et en céréales. J’opte pour des produits bio mais, avant, je vérifie qu’ils n’arrivent pas du bout du monde. » Il conseille de réapprendre à cuisiner afin d’éviter les plats préparés de la grande distribution. « C’est plus économique et ça permet de se réapproprier le goût. »

Autre levier d’action, la mobilité. « On peut par exemple privilégier le vélo, tant que possible bien sûr – un vélo cargo permet de transporter charges lourdes et enfants, ils adorent ! –, ou les transports en commun et le covoiturage. » En matière d’habitat, l’isolation est un aspect clé. On peut opter pour un système peu développé en France, les panneaux solaires thermiques. Peu onéreux à l’installation, ceux-ci assurent une eau chaude à coût modique. « Sans oublier le geste le plus simple pour devenir “décroissant” : baisser le chauffage et enfiler un bon pull ! »

« Je suis devenu décroissant par étapes »

Le témoignage de Christophe O., 40 ans, Conflans-Sainte-Honorine (78)

Écolo depuis toujours, j’ai adopté le mode de vie “décroissant” en douceur. Je n’ai pas voulu passer le permis de conduire pour ne pas être tributaire de la voiture. Avec ma femme, on agit au quotidien auprès de nos enfants de 13, 10 et 7 ans. Pour ne pas les braquer, on se questionne ensemble sur les achats qu’ils nous demandent de faire. Si le temps de trajet est trop long à vélo, on trouve des solutions ensemble. Et quand ça devient trop contraignant, on laisse tomber. En matière d’alimentation, on consomme local et bio. C’est possible en Île-de-France. On évite les supermarchés pour se laisser moins tenter. On consomme des produits de saison et aucun plat transformé. En tant que gestionnaire d’un établissement scolaire, j’essaie de trouver des solutions en adéquation avec mes préoccupations, notamment en matière d’équipement numérique. Avec un ami, j’ai créé une association de promotion du vélo avec atelier de réparation (Unveloquiroule.fr). Nous mettons la pression sur les collectivités pour créer le «RER V (réseau express régional vélo). Essaimer les idées pour convaincre, c’est du militantisme d’action !

 

Partager cet article :