Souffrance au travail : comment faire face

Souffrance au travail : comment faire face

On ne choisit pas ses collègues et encore moins sa hiérarchie. Mais on peut éviter de se laisser miner par des difficultés professionnelles.

Avoir un travail, c'est nécessaire d’un point de vue économique, mais c'est aussi important sur le plan personnel. Car le travail représente un élément central de la construction de soi, de l’autonomie et de l’accomplissement individuel.

Pourtant, il y a des jours où la vie professionnelle donne irrésistiblement envie de claquer la porte ou de prendre une retraite prématurée. Et même pire, comme nous le rappelle régulièrement l’actualité. Le mal-être sur le lieu de travail progresse dans notre pays.

Comment éviter d’en arriver là ? Aubert Allal, coach en management et développement personnel, et Marie Pezé, psychologue, psychanalyste et psychosomaticienne, qui a créé la première consultation "Souffrance et travail", nous conseillent pour bien réagir face à certaines situations professionnelles difficiles.

Jamais de promotion

Je suis secrétaire depuis cinq ans dans la même entreprise et, on ne m’a jamais rien reproché. Pourtant deux collègues ont eu de l’avancement et pas moi."

Les conseils du coach

Rien n’est plus frustrant que d’avoir l’impression de ne pas occuper le poste que l’on mérite ou de voir notre valeur pas reconnue. Ce sentiment d’injustice instille le doute : pourquoi elle et pas moi ? Mais s’est-on donné les moyens ? Un supérieur peut être content de notre travail et ne pas penser à nous augmenter ou à nous octroyer une promotion si on ne la réclame pas.

Et si l’on ne "revient pas à la charge", comment comprendra-t-il que c’est important pour nous ? Lorsqu’on s’est heurté à plusieurs refus, une négociation reste possible : il acceptera peut-être de nous verser une prime ou de nous payer une formation ? En cas de nouveau refus, ou si nous tenons à notre promotion, il faut valoriser notre potentiel, tout en développant nos compétences, afin de trouver du travail ailleurs.

L’avis du psychologue

L’entretien annuel d’évaluation offre l’occasion de demander une augmentation ou une promotion lorsqu’on a atteint les objectifs fixés. En cas de refus, il faut demander pourquoi, ne surtout pas rester dans le flou. Tout en sachant que, dans certaines entreprises, c’est une technique de management que de récompenser quelques salariés et pas les autres, afin d’exacerber la compétition.

Mutations à répétition

Mon entreprise ayant été rachetée, j’ai été envoyé dans une filiale, à 60 kilomètres de chez moi. Puis, les services ont été regroupés et j’ai dû quitter mon bureau pour un open space. Aujourd’hui, on voudrait me muter dans une autre succursale."

Les conseils du coach

Sur l’échelle du stress, le déménagement arrive en cinquième position sur cent ! C’est une réelle épreuve, qui impose de reconstruire les bases de notre sécurité : nos repères dans l’espace, nos habitudes (trajets, activités pendant la pause déjeuner, etc.). À chaque mutation, il faut en outre s’adapter à une nouvelle équipe.

Il existe aussi une stratégie de management qui impose des changements fréquents, parce que les dirigeants sont convaincus que le confort entraînerait du laisser-aller et nuirait à la performance. De telles pratiques découlent souvent d’une suspicion de la part de l’employeur. Le salarié français est le troisième mondial en terme de productivité horaire. Pourtant, l’idée qui domine est qu’il est paresseux et ne pense qu’à ses RTT, d’où les open space où tout le monde surveille tout le monde, sous prétexte de communication et de convivialité.

Alors qu’on sait très bien que "l’alerte" permanente épuise les ressources. Que faire dans une telle situation ? On peut en profiter pour remettre à plat tout ce qui n’allait pas et tenter d’améliorer ses conditions de travail. Mais si on sent que ses limites d’adaptation sont atteintes, on peut aussi refuser de suivre, quitte à négocier son départ.

L’avis du psychologue

La "mobilité forcée", d’abord imposée par les restructurations, est devenue un dogme qui fait des ravages, à France Télécom comme ailleurs. Il s’agit d’une application au premier degré des manuels anglo-saxons. Mais l’environnement est très différent. Aux États-Unis, dès que des nouveaux venus emménagent, il existe une entraide très forte : les voisins, des membres de l’église, viennent dans l’heure, etc.

De plus, la mobilité y est généralement assortie de promotion. De même, l’entreprise américaine parie sur vous : un stagiaire n’est pas exploité, mais formé ; les dirigeants distribuent des bonus à tous les salariés et n’hésitent pas à les féliciter quand ils font du bon travail. En France, au lieu de gratifications, on récolte 20 % d’objectifs en plus pour l’année suivante ! Face à de telles méthodes, il est très important, voire essentiel, de comprendre que les brimades n’ont rien de personnel.

La productivité à tout prix

On nous en demande 'toujours plus', mais, parallèlement, on ne cesse de diminuer les moyens qui nous sont accordés pour atteindre les objectifs."

Les conseils du coach

C’est une logique globale, liée à la société de consommation et au culte de la performance : l’idée que les personnes sont capables de faire toujours plus et mieux, tout comme le matériel informatique, progresse sans cesse. Mais l’être humain n’est pas une machine. Lorsque ses seuils de saturation sont atteints, il n’est plus en mesure d’exprimer sa créativité.

Il faut refuser d’entrer dans ce jeu que ce soit par désir de gagner plus ou d’acquérir davantage de pouvoir, et il faut se connaître suffisamment pour savoir dire "stop". On doit alors demander aux supérieurs de hiérarchiser :

Je ne peux pas faire les trois choses pour la semaine prochaine, laquelle vous semble la moins urgente ?"

Si l’on vous donne à taper une lettre de dernière minute alors que vous êtes sur le point de partir fêter l’anniversaire de votre fils ou de votre fille, vous pouvez proposer d’arriver un peu plus tôt le lendemain. Pour se faire respecter, il faut se respecter soi-même et respecter l’autre.

L’avis du psychologue

Productivité à tout prix oblige - et précarité de l’emploi le permettant -, on nous demande d’accomplir les mêmes performances en moins de temps. Un salarié peut travailler beaucoup s’il se sent utile ou s’il obtient la reconnaissance de son travail : une gratification salariale, mais aussi verbale de la part de sa hiérarchie et de ses pairs.

Malheureusement, beaucoup de managers partent du postulat que quand c’est bien, c’est normal ; les gens sont payés pour ça. Quand les objectifs fixés sont irréalisables, la solution vient du collectif : on ne peut pas licencier tout un service, s’il démontre rationnellement qu’il est impossible de faire du bon travail dans ces conditions.

Mon chef me terrorise

Par peur, je n’ose pas me défendre quand mon supérieur est injuste."

Les conseils du coach

Le plus souvent, quand on se retrouve comme un enfant face à sa hiérarchie, c’est parce qu’un détail (un vêtement, une coiffure, un mouvement, etc.) nous rappelle la maîtresse d’école ou le père autoritaire qui jadis nous terrorisait. On se sent de nouveau envahi par l’impuissance et la crainte d’être jugé. Malheureusement, c’est un vase communicant : le pouvoir de l’autre est proportionnel à ma faiblesse.

Il est facile de perdre son assurance face à un supérieur, mais il est aussi possible de travailler sur soi pour reconquérir le terrain perdu. Il faut se rendre compte qu’on surestime son emprise sur notre vie, chercher à préciser l’origine de sa peur pour la dépasser, et "oser" se lancer, en se rappelant la phrase de Sénèque : "Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, c’est parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles." Toute tentative réussie encourage.

L’avis du psychologue

Un supérieur hiérarchique doit fournir des informations claires au salarié concernant ses missions, ses responsabilités et les critères d’évaluation, le tout en lui parlant normalement. Si ce n’est pas le cas, peut-être est-il lui-même terrorisé par la pression qu’il subit et qu’il répercute sur les personnes avec lesquelles il travaille ? À moins qu’il ne s’agisse d’une tentative pour pousser l’employé dehors ? En ce cas, tout comme face à un manager pervers (remarques assassines, harcèlement quotidien, etc.), il faut faire appel à une aide extérieure.

Changement de direction

La direction a changé. J’ai entendu tout et son contraire à son sujet et cela m’inquiète."

Les conseils du coach

Affronter l’inconnu apporte toujours une part d’angoisse. Pour donner à cette collaboration toutes les chances de bien commencer, il faut essayer de rester ouvert et ne pas se laisser influencer par les commérages. Ne pas se montrer trop impatient non plus : se donner et donner au nouveau venu le temps de prendre ses marques. On peut profiter d’un changement de direction pour exposer les "bons usages" du service, mais aussi mettre à plat ses éventuels dysfonctionnements.

L’avis du psychologue

Les changements fréquents de cadres font partie des nouveaux modes d’organisation du travail qui déstabilisent. L’arrivée d’un nouveau manager implique qu’il va falloir abandonner des repères pour s’en créer de nouveaux et "l’entre-deux" n’est pas confortable, sauf si le précédent chef nous rendait la vie impossible - auquel cas on se félicitera de le voir remplacé. Un changement peut être vécu comme enthousiasmant, mais cela implique que l’employé ait confiance en lui et confiance en sa direction.

Le climat s’est détérioré

Il règne vraiment une mauvaise ambiance dans l’équipe."

Les conseils du coach

Certaines personnes pensent bien faire en évitant à tout prix les disputes, mais c’est ainsi que les malentendus tournent au ressentiment. Le dialogue est la seule manière d’éviter un conflit ou d’en sortir. Il ne faut pas hésiter à aller voir une personne en lui posant carrément la question : "J’ai le sentiment qu’il y a comme un froid depuis une semaine. Est-ce que j’ai pu dire ou faire quelque chose qui t’a blessé ?"

Pour que la communication ne vire pas à l’affrontement, il est primordial d’exprimer ses besoins en disant "je". "Quand vous allez à la cantine sans m’inviter, je me sens mise à l’écart", plutôt que d’accuser les autres : "Vous faites toujours bande à part."

L’intention qui préside à la démarche est également fondamentale. Plutôt que de penser "J’ai raison, il a tort", on peut mettre un problème sur la table avec l’intention de trouver une solution de compromis acceptable, qui tienne compte des besoins de chacun : "Il y a tel problème. Que pourrions-nous faire pour que cela ne se reproduise plus ?"

L’avis du psychologue

Les yeux rivés sur le rythme à tenir, nous en oublions les relations humaines. Résultat : chacun se replie sur soi, usé et amer, alors que nous avons besoin de solidarité et d’échanges sur le travail pour faire face aux difficultés.

La convivialité est également battue en brèche par la mise en place des évaluations individualisées des performances, qui introduisent une compétition entre les salariés (la division, comme chacun sait, permettant de mieux régner), et les modifications incessantes de personnel. À long terme, c’est un mauvais calcul : sans esprit d’équipe, personne ne gagne !

Avant, les syndicats scellaient des solidarités. Seuls 4 % des salariés français sont syndiqués aujourd’hui, ils sont 70 % en Allemagne. Pour retrouver le vivre ensemble qui donne envie d’aller travailler, il faut cadrer la compétition permanente, renouer avec une véritable coopération en mettant en commun les difficultés et les trouvailles, jouer le jeu des rituels collectifs, comme la cantine, les pots ou encore les cagnottes, et être à l’écoute de nos collègues lorsqu’ils vont mal et, surtout ne pas hésiter à leur faire des compliments sur leur travail.

Quand demander de l’aide ?

Fatigue, maux de tête, de ventre, douleurs articulaires, etc., notre corps est le premier à nous signaler que les limites sont atteintes. Puis l’anxiété monte avec l’apparition de troubles du sommeil, l’augmentation de la prise de médicaments ou d’alcool. Lorsque nous commençons à avoir peur d’aller travailler et que les ruminations deviennent obsédantes, il est urgent de se faire aider, conseille Marie Pezé, psychologue, psychanalyste et psychosomaticienne.

"Les gens qui craquent le plus gravement sont ceux qui se croient responsables de ce qui leur arrive, souligne-t-elle. Il est important de rétablir la chronologie de la dégradation, ce qui permet de prendre du recul. On réalise alors généralement qu’on n’est pas responsable, mais victime, soit d’un harcèlement "classique", soit, de plus en plus souvent, d’une organisation inhumaine".

Lorsque la situation au travail est vraiment difficile à supporter, il faut connaître ses droits et ne pas hésiter à les faire valoir. Le chef d’entreprise a l’obligation légale de préserver la santé physique et mentale de ses salariés ! Après en avoir parlé avec son responsable, premier réflexe, se tourner vers le service des ressources humaines. Autres recours, à l’intérieur de l’entreprise, les délégués syndicaux, les représentants du personnel et le Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) s’il en existe un.

Tout salarié peut également demander à voir en urgence son médecin du travail qui est soumis au secret médical. Si nécessaire, ce dernier peut prononcer une inaptitude temporaire et, s’il reçoit plusieurs salariés qui vont mal, il peut intervenir auprès des responsables pour les sensibiliser à la situation. Autres solutions : s’adresser à son généraliste ou à une consultation spécialisée - on en trouve la liste sur le site www.atousante.com. L’essentiel : ne pas rester isolé.

Séparer travail et vie privée

Les employeurs ont de plus en plus tendance à effacer la frontière entre vie privée et professionnelle, en exigeant une connexion constante, via Internet et le téléphone portable. Cette porosité est nocive, constate Aubert Allal, coach en management et développement personnel.

Alors, évitons au moins d’en rajouter en emportant systématiquement du travail à la maison, en renonçant à nos RTT ou à nos vacances pour prouver que nous sommes motivés. Nous avons besoin de faire de l’exercice physique, d’entretenir des passions et un réseau amical, et de réussir notre vie de famille : c’est ce qui enrichit notre existence et compense les difficultés professionnelles".