Peut-on tout dire au travail ?

Peut-on tout dire au travail ?

Nous passons huit heures par jour, parfois plus, au travail. Alors, forcément, on se parle. Parfois trop. Parfois mal.

Les limites de la liberté d'expression

La liberté d’expression dans l’entreprise est un droit fondamental reconnu par la loi (article L. 2281-3 du Code du travail) :

Les opinions que les salariés, quelle que soit leur place dans la hiérarchie professionnelle, émettent dans l’exercice du droit d’expression ne peuvent motiver une sanction ou un licenciement »

Attention aux abus

  • Critiquer son salaire est un sport pratiqué par bon nombre de salariés. Juridiquement, cela ne pose en principe pas de problème, car il n’y a ni dénigrement, ni insulte, ni abus de droit. Toutefois, s’il est légitime de chercher à se situer sur l’échelle des rémunérations, il peut être délicat de faire savoir à ses collègues qu’ils sont moins payés que soi !
     
  • Plus grave, critiquer son patron. « Vous n’êtes qu’un abruti » n’est jamais une chose à dire… Le tribunal peut cependant être indulgent quand il s’agit d’une incorrection occasionnelle, motivée par les circonstances. Comme cette secrétaire qui insulte son employeur sous le coup de la colère en apprenant son licenciement (Cour de cassation, chambre sociale, audience du 3 novembre 1977, pourvoi n° 76-40483).
     
  • Faute grave, insulter un supérieur. Dire que son chef est un ­imbécile entre dans le cadre de l’insulte à un supérieur, donc de l’insubordination et ­caractérise la faute grave (Cour de cassation chambre sociale, 22 septembre 1993, pourvoi n° 92-41545). Avec un caractère aggravant, quand l’insulte est publique, relayée par exemple sur un réseau ­social tel Facebook, considéré comme un média aussi public qu’une affiche ou un courriel collectif (conseil de prud’hommes, Boulogne-Billancourt, 19 novembre 2010, pourvoi n° 09/00316).
     
  • Propos injurieux et diffamatoires. Comparer son lieu de travail à un goulag ou à un camp de concentration, en s’adressant à son patron dont on connaît la nationalité russe ou allemande, est considéré comme injurieux et diffamatoire envers son employeur (Cour de cassation, chambre sociale, 6 mars 2012, pourvoi n° 10-27256).

Non aux propos racistes ou homophobes !

Les formules à connotation raciste, ­homophobe ou sexiste sont des insultes, condamnées comme telles, qu’elles soient verbales (Cour de cassation, chambre ­sociale, 27 juin 1996, pourvoi n° ­94-45401) ou envoyées par courriels (cour d’appel de Versailles, 6e chambre sociale,
11 février 2003).

Pour les injures ordinaires, leur portée est à relativiser selon le milieu professionnel. Traiter un collègue de « con » sur un chantier où le terme est peut-être d’usage courant n’a pas la même portée juri­dique qu’entre cadres.

Les juges ­prud’homaux vont apprécier la situation en tenant compte du milieu professionnel, des habitudes et pratiques au sein de l’entreprise, note l’avocate Élisabeth Thomas-Bourgeois. Il s’agit d’une appréciation au cas par cas selon les circonstances, la personnalité du salarié, mais aussi selon la région concernée. »

Ainsi, une certaine « rusticité » verbale rencontrait, dit-on, plus d’indulgence dans le Nord qu’en Touraine.

Entre collègues, tout est permis ?

Votre couple bat de l’aile en ce moment ? Déboussolé, vous en parlez à vos collègues. À tort ou à raison ? « Quelqu’un qui ne dit rien sur lui-même à son travail n’est pas dans la relation aux autres et cela peut être problématique », note Éric Albert, psychiatre et fondateur de l’Institut français du stress.

L’épanouissement du ­salarié au travail est un concept très à la mode, mais sa finalité reste la bonne marche de l’entreprise. Alors gare au ­mélange des genres. On peut annoncer une maladie au travail pour prendre plus facilement des rendez-vous médicaux, mais pas pour chercher un soutien affectif auprès de ses collègues. Interprétée comme l’aveu d’une moindre disponibilité psychique pour le travail, cette confidence peut altérer le jugement sur vos performances professionnelles.

Alexandre Dubarry consultant en entreprise, spécialiste dans la résolution des conflits au travail souligne :

Tout comme il ne faut pas ­rapporter de travail à la maison, il ne faut pas ramener d’affectif au travail.

Parler pour se protéger

En revanche, il peut être utile de communiquer sobrement certaines informations à une personne posée et influente qui saura faire passer le bon message : « je suis homosexuel(le) », « je pratique telle religion », « mon enfant est trisomique ». Cela permet de se protéger contre les blagues idiotes et les commentaires agressifs sur le sujet.

Si votre situation est connue et qu’une personne multiplie quand même les remarques provocantes, il sera plus facile de prouver l’intentionnalité dans le cadre d’une plainte au pénal pour harcèlement, par exemple », note Élisabeth Thomas-Bourgeois, avocate spécialisée en droit du travail (nouvel article L. 1152 du Code du travail, article 169 de la loi n° 2002-73 du 17 janvier 2002 sur le harcèlement moral et psychologique).

Gare aux attaques personnelles

Le bruit fait par un collègue, les odeurs corporelles, le parfum même, peuvent devenir source de frictions dans l’espace restreint du bureau. Alexandre Dubarry conseille :

Mieux vaut en parler tranquillement, choisir le lieu et le moment, toujours en tête à tête. On peut partir d’une anecdote personnelle, présenter cette information avec délicatesse comme un service amical.

De même, on peut être agacé par un ­collègue qui regarde sans cesse ses textos en réunion. Le psychiatre Éric Albert rappelle :

Il faut que la règle soit posée d’emblée par le manager. Entre collègues, il faut se mettre d’accord avant de commencer la réunion. »

En cas de non-dit, ce que le responsable s’autorise peut valoir accord tacite pour tous. L’utilisation qu’il fait du téléphone en réunion ou en entretien, avec ce qu’il comporte de déni de la présence de l’autre, peut aussi être une manifestation d’autoritarisme envers les subordonnés. Et ceux-ci ne ­peuvent guère réagir…

Règles du tutoiement et autres familiarités

Le tutoiement ou le degré de familiarité au travail – se dire « salut » plutôt que « bonjour », se faire la bise, etc. – peut faire partie des codes de l’entreprise ou du milieu professionnel. Mais il faut être attentif à deux points : le tutoiement doit toujours être mutuel. Pas question que le supérieur tutoie ses subordonnés, secrétaire ou jeune recrue, sans que l’inverse soit possible.

Et les usages familiers ou surnoms ne doivent pas faire oublier que l’on est au travail où la compétence et la bonne exécution des tâches restent prioritaires. Le subordonné ne doit pas y voir une autorisation à se laisser aller tandis que le supérieur doit pouvoir recourir à l’autorité dévolue à sa fonction.

Et hors de l’entreprise ?

Attention aussi aux critiques émises hors de l’entreprise. Même en dehors de toute diffamation, les tribunaux n’apprécient pas que l’on sorte d’une certaine obligation de réserve et de discrétion – renforcée pour les cadres – et encore moins ce qui s’apparente à un dénigrement de l’entreprise (Cour de cassation, chambre sociale, 30 juin 1982, pourvoi n° 80-41114).