« Charlie Hebdo » : la liberté d’expression couvre le droit au blasphème

Le droit français protège la possibilité d’exprimer ses « pensées » et ses « opinions », dans les limites que fixe la loi. Tourner en dérision une religion est permis.

Ce contenu a bien été ajouté à vos favoris dans votre compte

Voir mes favoris

Pour ajouter ce contenu à vos favoris vous devez être connecté(e)

Me connecter

Pour ajouter ce contenu à vos favoris vous devez être abonné(e)

M'abonner
5mn de lecture
Charlie Hebdo
Le 6 janvier 2016, à Nice. © Eric Gaillard – Reuters

De nombreux médias publient mercredi 23 septembre, en soutien à Charlie Hebdo, une « lettre ouverte à nos concitoyens  », à l’initiative du directeur de publication du journal, Riss, pseudonyme de Laurent Sourisseau. La directrice des ressources humaines de l’hebdomadaire satirique, Marika Bret, a dû quitter lundi son domicile en raison de menaces. Le 2 septembre, s’est ouvert devant la cour d’assises de Paris le procès des attentats islamistes de Charlie Hebdo, de Montrouge et de l’Hyper Cacher, qui ont provoqué la mort de 17 personnes les 7, 8 et 9 janvier 2015.

Le « manifeste », paru à la une du journal sous le titre « Ensemble, défendons la liberté », cite la Déclaration des droits d’homme et du citoyen du 26 août 1789. Les « principes » qui figurent dans ce texte révolutionnaire revêtent « pleine valeur constitutionnelle », selon le Conseil constitutionnel (décision n° 81-132 DC du 16 janvier 1982). Ils sont toujours applicables.

« Un des droits les plus précieux de l’homme »

« Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi », indique l’article 10 de ce texte. 

« La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi », précise l’article 11.

Aucune liberté n’est illimitée. La nécessité de limites ressort de l’article 4 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi ». La fixation de limites est conçue comme la condition même de l’existence de la liberté.

« Le délit de blasphème n’existe pas »

La liberté d’expression est assortie de bornes que sont, par exemple, l’interdiction de la diffamation, de l’injure ou de l’apologie au crime de meurtre ou la protection de la vie privée. Mais le fait de critiquer ou de tourner en dérision une religion, de représenter ses personnages ou de remettre en cause les croyances ne dépasse pas les limites. En usant de leur liberté d’expression, les collaborateurs de Charlie Hebdo veulent démontrer le rôle néfaste qu’ils prêtent aux religions – à l’islam et aux autres –, dans la vie sociale.

Ainsi que le rappelle la lettre, « le délit de blasphème n’existe pas » en France. « La République assure la liberté de conscience », donc celle de croire ou de ne pas croire, prévoit la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Eglises et de l’Etat.

Comme une preuve de ce droit au blasphème, en mars 2007, Charlie Hebdo a obtenu une relaxe auprès du tribunal de grande instance (TGI) de la capitale. La Grande Mosquée de Paris, l’Union des organisations islamiques de France (UOIF) et la Ligue islamique mondiale poursuivaient le journal pour « injure envers un groupe de personnes en raison de sa religion ». Elles se fondaient sur la publication, le 8 février 2006, par l’hebdomadaire de caricatures de Mahomet parues dans un journal danois et, en couverture, d’un dessin signé par Cabu qui décrivait le prophète de l’islam comme « débordé par les intégristes » et disant : « C’est dur d’être aimé par des cons ». Le 12 mars 2008, la cour d’appel de Paris a prononcé à nouveau une relaxe et rejeté les demandes de l’UOIF et de la Ligue islamique mondiale.

Dans une tribune parue au début du mois de septembre, le recteur de la Grande Mosquée de Paris, Hafiz Chems-eddine, qui était l’un de ses avocats lors du procès de 2007, explique l’action par une volonté de « couper l’herbe sous les pieds des milieux extrémistes » et de « canaliser le débat vers les prétoires afin qu’il n’ait pas lieu dans la rue »

« C’était une manière pour nous de prouver notre intégration quand les milieux extrémistes voulaient user de violence et porter la discorde dans l’espace public, non sans manipuler et instrumentaliser la jeunesse et les esprits les plus fragiles et malléables », justifie Hafiz Chems-eddine sur le site du Figaro.

Incendie le 2 novembre 2011

Le procès n’a pas empêché les menaces de se poursuivre. Les locaux de Charlie Hebdo ont subi un incendie le 2 novembre 2011.

Au premier jour du procès devant la cour d’assises spéciale, dans son numéro du 2 septembre, l’hebdomadaire a publié à nouveau les dessins litigieux. Après que Chérif et Saïd Kouachi eurent assassiné des membres de la rédaction, l’un des frères avait crié : « On a vengé le prophète Mahomet, on a tué Charlie Hebdo ». Tué ? Malgré la mort de huit de ses collaborateurs et le chagrin, le journal continue à diffuser des articles et des dessins sur les religions, mais aussi par exemple sur le féminisme, la psychanalyse, l’économie, les sciences ou l’écologie. Charlie et ses idées ont survécu, comme la liberté d’expression.

df
Timour Aggiouri
Publié le

Partager cet article :