La détresse des indépendants, chefs d’entreprise… On en parle ?

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Femme, triste, angoissée
© Cecilie_Arcurs

L’exécutif affiche son inquiétude concernant ces répercussions de la crise sanitaire causée par la pandémie de Covid-19 : les souffrances psychiques. Le 14 avril, le président de la République, Emmanuel Macron, a annoncé la création d’un dispositif d’accompagnement gratuit des enfants de 3 à 10 ans par un psychologue de ville, à raison de dix séances. Les étudiants ont, eux, la possibilité de bénéficier de trois séances gratuites auprès d’un psychologue, dans le cadre du dispositif Santé psy étudiant.

Mais, s’il reconnaît les difficultés économiques subies par de nombreux entrepreneurs, qui ont droit à plusieurs mesures de soutien, tels le Fonds de solidarité, l’exécutif est plus discret concernant leurs souffrances psychiques. Des professionnels en viennent à ruminer des idées noires parce que leur entreprise, qui peut être issue du travail d’une vie ou de plusieurs générations, est menacée, engloutie par les dettes ou sans débouché. Ces situations de souffrances psychiques, à la fréquence déjà accrue par le premier confinement national et les premières secousses économiques de la crise sanitaire, au printemps 2020, risquent de devenir plus nombreuses. Dans les pires cas, elles peuvent aboutir au suicide des dirigeants.

Depuis le 27 avril 2020, à la demande du ministère de l’Economie, l’association Aide psychologique aux entrepreneurs en souffrance aiguë (Apesa) propose une ligne téléphonique, dans le cadre d’un partenariat avec Harmonie mutuelle, CCI France, l’établissement qui fédère les chambres de commerce et d’industrie, et CMA France, qui fédère les chambres de métiers et de l’artisanat (0 805 65 505 0, 7 jours sur 7, de 8 heures à 20 heures).

« La souffrance au travail n’existe pas que pour les salariés »

« Il s’agit d’un espace pour que les entrepreneurs reconnaissent leur souffrance, comprennent qu’ils ne sont pas des super-héros et ont le droit de mettre pied à terre », souligne, dans un entretien à Dossier Familial, Marc Binnié, président et co-fondateur de l’Apesa. « Nous évitons des tragédies », affirme-t-il, évoquant le cas d’une cheffe d’entreprise qui lui avait dit envisager d’emprunter en voiture une route entourée de platanes. 

« La souffrance au travail n’existe pas que pour les salariés », rappelle Marc Binnié. Les entrepreneurs peuvent ne pas se rendre compte de leur mal-être. Ils « sont habitués à l’indépendance et à relever des défis. Ils ont un grand sens du sacrifice. Ils n’ont pas l’habitude de faire attention à leur santé, c’est d’ailleurs un grand problème de santé publique », analyse le président de l’Apesa, par ailleurs greffier associé au tribunal de commerce de Saintes (Charente-Maritime).

L’association est née en 2013. La crise économique ayant éclaté en 2008 avait engendré la destruction de nombreuses entreprises… et semé de la souffrance psychique chez de nombreux dirigeants. « Nous avons créé un réseau d’environ 2 600 sentinelles. Il s’est agi de former des professionnels en contact avec les entrepreneurs, tels que des experts-comptables, des avocats, des magistrats ou des conseillers de CCI et de CMA, pour orienter les personnes en souffrance vers des psychologues », explique Marc Binnié, dont l’association a formé autour de 1 200 de ces spécialistes, pour favoriser la prise en charge des dirigeants.

« Nous essayons de creuser l’identité pour faire accepter l’idée de l’échec »

Dans le cadre de ce dispositif, toujours opérationnel, « c’est nous qui appelons pour fixer un rendez-vous », précise à Dossier Familial Jean-Luc Douillard, co-fondateur de l’Apesa et psychologue clinicien.

Lors des divers entretiens, « le psychologue ne se concentre pas sur la souffrance, il cherche à connaître l’environnement familial et amical de la personne et la qualité de ses liens. Il cherche aussi à connaître son rapport au travail et son activité professionnelle, qui en général est très difficile, voire dramatique. Il fait parler la personne sur l’histoire de l’entreprise et sur sa propre histoire à la tête de l’entreprise », détaille Jean-Luc Douillard.

Compte tenu de la fragilité des personnes aidées, « nous nous efforçons d’évaluer l’intensité de la souffrance et le risque suicidaire. Nos psychologues sont spécialement formés pour connaître le potentiel suicidaire, pour éviter le passage à l’acte », ajoute Jean-Luc Douillard.

« Nous essayons de creuser l’identité pour faire accepter l’idée de l’échec, accrocher les personnes à la vie, les réintégrer dans leur histoire », poursuit notre interlocuteur.

Le dialogue doit permettre « de restaurer un sentiment de dignité et de retirer le sentiment de culpabilité et de honte qui peut donner envie de disparaître ». Jean-Luc Douillard leur dit en substance « que leur vie et leur histoire sont plus importantes que leur échec professionnel »

L’objectif du service proposé dans le cadre du numéro vert est le même : le désamorçage des processus de crise. La création de ce service est intervenue durant le premier confinement. « Nous étions en contact depuis septembre 2019 avec le ministère de l’Economie. Fin mars 2020, Bercy nous a rappelés pour nous demander de relever le défi de la création d’un numéro vert. Le contact entre les entrepreneurs en détresse et les sentinelles était alors interrompu », raconte Marc Binnié. « Depuis le 27 avril 2020 et sa reconduction en novembre, ce service a fait la preuve de son efficacité », se félicite notre interlocuteur.

Cinq consultations offertes

Le soutien psychologique n’est pas immédiat : un tri est fait entre les appels. « Certains entrepreneurs nous téléphonent pour obtenir des renseignements sur des financements ou des démarches juridiques ou administratives », indique Marc Binnié. Le filtre fait, après une première discussion au téléphone, l’entrepreneur est vite rappelé pour bénéficier de consultations. Chaque personne ayant besoin d’une aide doit pouvoir se rendre chez un psychologue de l’Apesa à 20 ou 30 kilomètres de son domicile.

Les cinq consultations habituellement offertes après l’appel ne constituent pas une psychothérapie. Des consultations gratuites supplémentaires peuvent être à nouveau proposées. La personne a aussi la possibilité de poursuivre les consultations avec le psychologue, en le payant. « Nous pouvons également l’orienter vers un centre médico-psychologique, mais comme les CMP sont saturés, les délais d’attente sont très longs », ajoute Jean-Luc Douillard.

Sur la ligne du numéro vert, dans certains cas, des praticiens n’ont pas eu d’autre choix que d’appeler un service d’urgence pour permettre l’hospitalisation de la personne au bout du fil.

Comment inciter un proche à consulter

L’entourage d’une personne en détresse ne peut utiliser le numéro vert à sa place, pour des raisons de liberté individuelle. Parfois, les proches sont démunis et ne savent pas comment la pousser à consulter un psychologue, alors même qu’ils peuvent avoir un rôle dans cette démarche. « Il faut être directif, mais on a du mal à être directif avec les personnes qu’on aime », constate Jean-Luc Douillard. Ce dernier invite donc l’entourage à prendre rendez-vous pour eux-mêmes avec un psychologue ou avec un médecin généraliste. Le praticien « pourra donner des outils » pour inciter la personne à consulter. « Les proches peuvent poser cette question : ‘‘Est-ce que tu serais d’accord pour qu’un psychologue te rappelle ?’’ », recommande Jean-Luc Douillard. Il peut être préconisé aux proches d’accompagner la personne en souffrance à la première consultation. 

« Plus les gens vont mal, plus ils sont dans l’incapacité de prendre rendez-vous pour eux-mêmes », observe notre interlocuteur. Selon lui, « des mécanismes de résistance à aller consulter sont particulièrement présents dans l’esprit des hommes, pour lesquelles peut exister l’idée qu’aller chez le psy est réservé aux gens malades ou qui ne vont vraiment pas bien »

Protéger une personne en danger, c’est accomplir une démarche altruiste pour elle, mais également pour sa famille.

 

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