Il ou elle a pris un coup de vieux

Il ou elle a pris un coup de vieux

Lorsque le poids des ans commence à se faire sentir, certains veulent "se ménager", tandis que d’autres résistent à tout prix, à grand renfort de sport ou de chirurgie esthétique. Des envies différentes qui peuvent susciter des tensions dans le couple.

"À chaque fois que je propose une activité à mon mari, il répond que ça ne lui dit rien ou qu’il est fatigué. Je trouve qu’il a pris un coup de vieux, alors que je me sens encore pleine d’énergie", témoigne Thérèse, 66 ans.

"Il est vrai que certains corps demeurent plus alertes que d’autres. Mais la différence de rythme est surtout “dans la tête”, rappelle Muriel Mazet, psychologue et psychothérapeute. Elle dépend de la façon dont chacun va réagir face à la conscience d’être mortel et à la peur qui l’accompagne."

Christiane le pressent et s’interroge : "Jean-Pierre, mon compagnon, souffre d’asthme, on ne fait plus de montagne ni de piscine, c’est frustrant. Est-ce qu’il ne peut vraiment pas ou est-ce qu’il abandonne ?"

Le vieillissement est rarement linéaire

"On ne se voit pas vieillir, et l’on ne voit pas son conjoint décliner. Pour penser : 'Il a pris un coup de vieux', il faut avoir été séparé un certain temps. C’est plutôt moralement qu’on juge que son partenaire a changé. Le vieillissement n’est pas linéaire, il intervient par paliers, d’où le risque de décalage", constate Joël Clerget, psychanalyste.

Renouer le dialogue

La retraite amplifie les problèmes de couple. "Les enfants, la vie professionnelle étaient des bouées de sauvetage. Quand cette diversion n’existe plus, le couple se trouve souvent confronté à des questions restées en suspens, estime Muriel Mazet, notamment quand la communication s’est détériorée."

Le plus important à ses yeux est de renouer le dialogue. "Tellement de couples vieillissent en silence. Vieillir ensemble ne se traduit pas que dans des activités, mais avant tout dans la présence à l’autre. On connaît très bien son conjoint, on présuppose qu’on sait tout de lui, l’écoute-t-on encore vraiment ?".

"C’est pourtant ce que chacun de nous attend le plus, ce qui nous est le plus nécessaire, explique Muriel Mazet. Si l’on a l’impression que son partenaire n’est plus dans le rythme, déprime et se replie sur lui-même, plutôt que de le brusquer, pourquoi ne pas lui demander simplement : 'Ça ne va pas en ce moment, qu’est-ce qu’il y a ?'".

Des aspirations différentes

Sans passer par cette phase de déprime, les conjoints peuvent avoir des aspirations vraiment différentes. De nombreux hommes, qui ont été très pris par leur vie professionnelle, ont envie de profiter enfin de leur maison, mais madame, lasse des tâches ménagères, ne rêve que de sortir.

La plupart des amitiés masculines, issues des relations professionnelles, se distendent après la retraite. Monsieur reproche alors à madame de passer trop de temps avec ses amies. Mais parfois madame espérait "profiter enfin de son mari" et peut lui en vouloir d’avoir pris de nouveaux engagements dans un club de sport ou d’archéologie dont elle se sent exclue.

Préserver son espace personnel

Du jour au lendemain, on se retrouve ensemble 24 heures sur 24. Comme l’autonomie que nous procurait le travail a disparu, le danger est de n’avoir plus assez d’espace personnel et de se retrouver dépendant de son conjoint. Il est indispensable de continuer à "se nourrir" à l’extérieur. Chacun a besoin de trouver des activités constructives et stimulantes qui lui procurent un sentiment d’accomplissement.

Et si notre métier n’était qu’un "gagne-pain", la retraite offre enfin la possibilité de mettre en œuvre les rêves d’enfance ou les désirs inassouvis. Le retraité aspire avec force à "faire enfin ce qu’il veut". Quand on estime qu’il a "pris un coup de vieux", n’est-ce pas souvent un manque de respect pour ses désirs différents des nôtres ?

Enjeux de pouvoir

Les partenaires sont généralement peu enclins au compromis. "La retraite a tendance à amplifier les conflits de pouvoir, souligne Joël Clerget. Qui va faire quoi ? Qui va céder ? Si on s’est senti lésé dans le passé du couple (lequel a toujours sacrifié son travail quand les enfants étaient malades ?), cela peut ressortir : 'Cette fois-ci, je ne céderai pas.'"

Ces enjeux de pouvoir sont souvent avivés lorsque l’un des deux a des ennuis de santé, confirme Muriel Mazet : "Le soignant peut en profiter pour “porter la culotte”, ou celui qui est malade pour tyranniser son conjoint en demandant toujours plus. "

Rester ouvert sur l’extérieur

Il est essentiel que le couple reste ouvert sur autre chose que lui-même. Alors, pas question que madame abandonne son cours de gymnastique pour suivre son mari à la pêche ou que monsieur renonce aux virées à vélo avec ses copains afin d’accompagner sa femme dans les musées. Quand on est frustré, on a l’impression que notre conjoint est devenu un frein à notre bonheur, ses manies nous deviennent insupportables et l’aigreur s’installe.

"On n’est pas obligé de tout faire ensemble, précise Muriel Mazet. Tout l’art consiste à trouver un équilibre entre intérieur et extérieur, vie personnelle et vie de couple. Car il faut tout de même garder un minimum d’activités communes pour se sentir à la fois épanoui et “en phase” avec son conjoint. Cela demande quelques aménagements, chacun doit y mettre un peu du sien. Mais cet effort permet de garder une vie pleine et heureuse, à tout âge."

"En théorie, pour bien vieillir côte à côte, chacun doit avoir des activités séparées, tout en pouvant faire encore des projets communs. Mais un "vieux couple", c’est aussi un trajet, un chemin de vie ensemble. Ce passé partagé peut être suffisamment important pour maintenir le lien, surtout quand on a des enfants ou des amis communs", ajoute Joël Clerget.

Sans compter que, quand on se sent bien, on a davantage d’indulgence pour son compagnon ou sa compagne. "Les deux membres du couple continuent ainsi à vivre l’un et l’autre, à s’enrichir mutuellement au lieu de simplement se refléter, à être en mouvement et à se surprendre. Alors, ce n’est pas si grave si l’on n’est pas toujours synchrone", conclut Joël Clerget. Non seulement avoir des désirs différents n’est pas une catastrophe, mais ce serait presque une chance !