Vivre avec un Calimero

Vivre avec un Calimero

Certains ont le don de s’attirer les ennuis et attendrissent leur entourage par leur vulnérabilité. Mais vivre avec un Calimero n’est pas de tout repos…

C'est pas juste !

Personnage d’origine italienne, Calimero est un petit poussin noir qui a connu ses heures de gloire entre 1960 et 1970. Il devint le symbole de la personne qui se plaint de façon dérisoire : "C'est pas juste ! C'est jamais juste ! C'est toujours à moi qu'on s'en prend ! C'est pas parce qu'on est petit et faible que…" Tous les épisodes se terminaient ainsi dans ce dessin animé craquant.

Pourtant, dans la vie de tous les jours, ceux qui côtoient de telles personnalités trouvent que la vie avec elles n’est pas simple. Ces êtres fragiles ont un charme tout particulier, une grâce presque enfantine. Désarmés devant la vie, ils semblent tout attendre de nous. Comme c’est flatteur… Mais piégeant aussi !

Irresponsabilité permanente

"Elle a l’art de se laisser embarquer dans des situations impossibles et, au dernier moment, va tirer la sonnette d’alarme pour que j’intervienne en urgence. Je suis le pompier de service, le grand frère qui remet tout en ordre. Et c’est toujours la faute des autres !", constate Ronald, 40 ans.

Il ne peut s’empêcher de voler au secours de sa petite sœur chaque fois qu’elle semble en détresse, même s’il est sans illusion : "Inutile de lui démontrer sa part de responsabilité. Elle acquiesce sur le coup et recommence le mois suivant. Sa dernière idiotie en date est d’avoir prêté sa voiture à un vague copain qui ne voulait plus la lui rendre. Il a fallu que je fasse peur au type pour qu’il s’exécute."

Naïf mais aussi geignard, le Calimero met constamment les autres à l’épreuve. Sa désillusion douloureuse nous attendrit, on aurait envie de réparer ses blessures. Jusqu’au jour où le doute s’installe. Mais que veut-il, au fond, ce petit poussin ?

En recherche de reconnaissance

On aurait bien dû y penser : s’il fait surgir chez l’autre un puissant instinct maternel de protection, c’est que cette personnalité est en recherche de reconnaissance. Peu sûre d’elle, elle joue de sa fragilité mais c’est une arme à double tranchant. Elle attire les gentils attendris mais aussi les ennuis, car les requins impitoyables ont envie de la croquer. Au travail, particulièrement, où les plaintes et le manque d’envergure ne font pas pitié, loin de là.

C’est à la maison qu’elle va déverser ses griefs, devenant même tyrannique si elle n’a pas une attention exclusive. Restaurer le narcissisme défaillant d’autrui n’est vraiment pas une mince affaire et, pour tout dire, on s’y épuise.

Compter sur sa gratitude ne coule pas de source. Passé le moment de plainte, c’est en effet toute une remontée agressive que l’on va recevoir. Il est plus facile d’attaquer ceux qui vous veulent du bien que les "méchants" que l’on n’ose pas affronter. Loin de se remettre en question ou de faire face aux vrais ennemis, le faible va accuser son protecteur de n’en faire jamais assez.

Une relation à sens unique

Estelle a mis longtemps à comprendre que sa relation avec Patrice l’enfermait. Le divorce lui a paru la seule solution. Elle analyse : "Rien n’est le fait du hasard, je suis l’aînée d’une famille de quatre enfants, habituée à gérer et aider les plus jeunes. Avec mon mari, j’ai gardé ce rôle-là. Non seulement il comptait sans arrêt sur moi, mais il m’accusait si la solution ne venait pas assez vite".

"Il se faisait avoir par le garagiste et je devais renégocier derrière lui. Il ne comprenait rien à ses dossiers de Sécu ? Je devais me dépatouiller auprès de l’Administration. Après avoir pris sa défense lors d’un héritage où je suis passée pour la méchante aux yeux de tous, j’ai enfin compris que j’étais victime d’une sorte de manipulation morale. C’est la goutte d’eau qui a tout fait déborder", conclut-elle.

Le pendant du syndrome de Calimero serait-il celui de saint Georges, pourfendeur de dragons ? Toujours sur la brèche, les protecteurs cherchent aussi à se revaloriser. Ils n’aiment rien tant que l’admiration de leurs proches. La relation s’établit non sur le partage mais sur la réparation. Tout fonctionne bien si l’on se sent un cœur de maman ou si l’on a envie d’une certaine forme de pouvoir.

Pas d’inversion des rôles

Mais il suffit que l’un des protagonistes évolue pour que la relation bascule et se transforme en incompréhension. Estelle a été d’autant plus déçue que sa mise au chômage, difficilement vécue, n’a pas attiré le soutien de Patrice, dont les conseils avisés se limitaient à lui dire de "se remuer un peu plus". Non, les Calimeros n’ont pas la faculté d’inverser les rôles. Ils sont les victimes mais ne peuvent devenir les aidants. C’est trop leur demander. Quant à ceux qui côtoient un pleurnichard sans avoir l’étoffe d’un protecteur, cela peut devenir pour eux un enfer.

Laura, étudiante de 24 ans, n’a pas supporté sa colocataire qui déversait ses griefs à flot continu. Elle s’indigne : "Tout y est passé : ses parents, son ex-copain, les profs, les difficultés d’argent… Avec elle, j’avais le moral à zéro. Dès que j’allais voir d’autres amis, elle 'chouinait' que je la laissais tomber. S’il manquait du beurre dans le frigo, c’était une catastrophe ! J’ai dû déménager avant de l’étrangler." La vie avec un geignard n’est ni tonique ni très gaie. Pire encore, en famille, les enfants perçoivent l’image d’un parent impuissant, qui n’a pas prise sur les événements.

La fierté de soi, ça s’apprend !

Pour faire évoluer la situation, le Calimero doit se forger d’autres armes et prendre du recul. L’entourage peut l’y aider.

  • Règle numéro un : ne pas s’affoler devant le problème à résoudre, tel qu’il est exposé par la victime, car celle-ci a tendance à dramatiser. Souvent rien n’est hiérarchisé, tout est ressenti comme grave. Les points positifs sont gommés au profit de ce qui paraît insoluble.
  • Règle numéro deux : examiner ensemble les enchaînements de difficultés pour voir à quel moment et sous quelle forme il est possible d’agir. Le Calimero, souffrant d’une mauvaise image de soi, ne s’imagine pas en train d’agir. Il se sent soumis aux autres et ne se donne pas le droit d’affirmer ses désirs propres.
  • Règle numéro trois : donner à notre ami des exercices pratiques. Il faut le convaincre que, non seulement il peut agir pour lui-même mais, mieux encore, d’autres personnes peuvent être en droit de compter sur lui.

Mis au pied du mur, il peut découvrir des ressources insoupçonnées d’énergie, de courage ou de pugnacité. S’il n’a aucune esquive possible ou s’il est en charge de plus faible que lui, le poussin devient souvent un coq combatif, monté sur des ergots puissants. La fierté de soi-même s’apprend. Renverser une tendance depuis trop longtemps installée exige de vivre de nouvelles expériences positives qui se répètent. C’est d’abord le regard des autres qui affermit la confiance en soi. Le respect et l’admiration se méritent mais le jeu en vaut la chandelle.

L’avis de Geneviève Jacquet, psychologue, spécialiste des relations parents-enfants

Le "syndrome de Calimero" n’est pas un terme clinique mais décrit bien ces personnalités un peu "abandonniques" qui ne fonctionnent que sur le manque. Il s’agit d’attirer la pitié d’autrui et de le faire agir à sa place. Puisque le secours vient de l’extérieur, c’est une confirmation du fait qu’on ne peut et ne vaut rien par soi-même. C’est aussi une façon d’avoir toujours un parent à ses côtés et ainsi se rassurer : on n’est pas tout seul et abandonné.

Pour casser le schéma, il faut parfois remonter à l’origine ancienne de ces failles. On peut avoir eu des parents trop absorbés par leur travail dont il fallait à tout prix attirer l’attention, ou encore une mère dépressive qui ne pouvait montrer son affection que dans les situations de malheur. Le travail thérapeutique permet de retrouver le chemin de relations plus harmonieuses.