Rester ami avec son ex

Rester ami avec son ex

S’efforcer de rester amis après une rupture sentimentale est un souhait né de l’augmentation du nombre des divorces avec enfants. Mais est-ce toujours réalisable ou souhaitable ?

Quand l’amour meurt, on n’a souvent qu’un désir : tourner la page pour fuir le sentiment d’échec et oublier la blessure.

Avec ou sans enfants

"Il faut du temps pour cicatriser, confirme le Dr Serge Héfez, psychanalyste. Le plus souvent, lorsqu’on n’a pas d’enfants, on peut s’éloigner sans se retourner. Mais si, des années plus tard, le hasard nous réunit, on peut avoir beaucoup de plaisir à se revoir, car nous avons tendance à nous rappeler les bons souvenirs plutôt que les autres."

La situation est évidemment très différente quand on partage des enfants. "Idéalement, il est alors préférable de garder de bonnes relations, poursuit-il. Cependant, prendre soin du même enfant peut aussi entretenir des conflits qui n’en finissent pas."

Atténuer la séparation

Pour se détacher émotionnellement, on a besoin d’en vouloir à son ex. Certains, comme Nathalie, aimeraient que les choses prennent une tournure moins dramatique : "Si l’on s’est aimés auparavant, pourquoi faudrait-il se détester maintenant ?"

Mais cet argument peut aussi servir de paravent pour atténuer la souffrance que l’on craint d’infliger. Le "restons amis" est souvent prononcé par la personne qui se détache… "Pour l’amoureux délaissé, l’amitié paraît obligatoirement la menue monnaie de l’amour", proteste Grégoire, 29 ans. "Pourquoi me replacer constamment dans une situation où je vais souffrir en revoyant l’homme que je continue à aimer ?" confirme Dominique, 46 ans.

"Les hommes cherchent plus souvent à rester amis, estime Geneviève Djenati, psychanalyste. C’est une manière d’atténuer leur culpabilité lorsqu’ils sont à l’origine de la séparation, comme s’ils voulaient vérifier : 'Dis-moi que je ne suis pas si mauvais que ça et que tu ne peux pas te passer de moi.' S’ils proposent de se conduire de façon 'évoluée' et de rester en relation, c’est aussi parce qu’ils ne sont pas clairs avec leurs désirs, rêvant en fait de ne rien perdre et de collectionner leurs 'ex' selon le vieux schéma du harem."

Une façon de rester "accroché" ?

Ce désir de continuer à exister dans le cœur de l’autre peut aussi masquer la peur que l’on a de l’avenir et la difficulté à supporter la perte. Si l’on peut transformer la relation, elle n’est plus un échec total. "Il existe un investissement narcissique fort dans la relation amoureuse, explique Ginette Lespine, conseillère conjugale. On a choisi son partenaire sur des bases profondes et, s’il nous renie ou qu’on le renie, il n’est pas seul remis en cause. Perdre l’autre, c’est aussi perdre une partie de soi. Essayer de faire les choses le plus sereinement possible offre la possibilité de ne pas se sentir amputé."

Méfiance, car si prolonger la relation ressemble parfois à du masochisme, cette volonté peut aussi traduire un désir de possession : une façon de continuer à occuper les pensées de l’autre, de s’infiltrer dans son nouveau couple, en attendant son heure… "Souvent, l’un des deux n’a pas renoncé au mode relationnel antérieur et reste accroché à l’illusion d’un lien affectif, souligne Ginette Lespine. Il peut s’agir d’une véritable dépendance. On fera tout pour maintenir des liens, dans la haine ou dans l’amitié."

Laisser faire le temps

Tout n’est pas négatif, évidemment, dans le désir de transformer l’amour en amitié sereine ! "Se voir peut favoriser le deuil de la relation, estime Geneviève Djenati, amener à réfléchir, évoluer. Alors qu’une séparation définitive permet parfois d’entretenir le fantasme." Une chose semble certaine : la véritable amitié ne peut naître qu’une fois que la relation en tant que couple est entièrement désinvestie et que les deux protagonistes sont tombés amoureux d’une autre personne. On peut alors redécouvrir des qualités à son ex et même retrouver du plaisir à sa compagnie.

Ce type de relation s’instaure difficilement au lendemain de la séparation, il faut que le temps fasse son œuvre. "Cela n’empêche pas d’avoir envie de garder des rapports les plus courtois possible, ne serait-ce qu’autour de l’enfant, estime Marie-Pierre, 35 ans, séparée de son compagnon depuis quatre ans. Nous nous retrouvons désormais avec joie, parce que nous avons réussi à nous quitter sans bassesse ni mesquinerie."

"Il faut considérer qu’il s’agit d’une séparation et non d’une rupture, ajoute Ginette Lespine. La séparation, c’est l’échec de la vie ensemble. La rupture, c’est l’échec du choix : 'Je me suis complètement plantée. Je n’ai plus rien à voir avec lui. Je ne veux plus en entendre parler.'"

S’apprécier autrement

On peut ne plus souhaiter vivre ensemble mais conserver de l’estime pour la personne qu’on a aimée. Un nouvel équilibre peut alors s’instaurer peu à peu, libéré de tout contentieux, de tout regret, de tout désir de revanche. Il ne s’agit plus seulement d’être fidèle à un passé commun, mais de construire une autre relation, reposant sur une affection et une solidarité réciproques.

"Une amitié très forte peut naître alors, témoigne Serge Héfez. On peut se permettre de tout dire à son ex, parfois même plus qu’à son conjoint. Pour l’homme notamment, qui éprouve souvent des difficultés à nouer des relations d’intimité, une femme avec qui il a eu une relation amoureuse peut devenir une confidente privilégiée. Maintenant qu’il ne prend plus tout ce qu’elle dit pour un reproche, il va enfin l’écouter et se rendre compte qu’elle peut être un bon partenaire, quelqu’un en qui il a confiance et de bon conseil." La réciproque est également vraie et cela vaut la peine de faire quelques efforts.

L’avis de Geneviève Djenati, psychanalyste

Une mamie me disait récemment : "Mon ex voulait que nous restions amis. Mais nous n’étions déjà pas amis avant…" Pour qu’une histoire d’amour se prolonge en amitié, il faut qu’elle en ait été déjà riche ou suffisamment profonde pour lui donner naissance. Tout dépend aussi des raisons de la séparation. Si la relation était très passionnelle, très conflictuelle, il semble difficile dans un premier temps de se transformer en amis. De même s’il y a eu trahison et perte de confiance. Lorsque seul le désir physique réunissait le couple, le lien ne résiste pas non plus à la séparation.

Mais on peut aussi se quitter parce que l’érotisme s’en est allé, qu’on s’ennuie ensemble, qu’un nouvel amour est survenu alors qu’on s’entendait plutôt bien, qu’il existait du respect et de l’écoute mutuels, et qu’on était liés par des intérêts communs. Il est alors possible de rester amis, dans un lien désérotisé. On ne s’aime plus, mais on s’aime bien et l’on garde une certaine complicité.

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