Comment apprivoiser la douleur

Comment apprivoiser la douleur

Un Français sur six souffre de douleurs chroniques. Beaucoup se sentent isolés et incompris dans leur mal. Il existe pourtant des moyens de le gérer.

Créées à partir des années quatre-vingts, les consultations antidouleur rattachées à la plupart des grands hôpitaux ne couvrent pas encore tous les besoins.

Une approche plus psychologique

Si ces centres proposent une prise en charge médicamenteuse appropriée, ils apportent aussi une aide psychologique. Le but visé est que la personne devienne active dans la gestion de son mal afin de ne plus se laisser déborder. Apprivoiser le mal, c'est d'abord connaître son origine et ses mécanismes. Ce qui permet de réduire les peurs et les fausses croyances et ainsi promouvoir des comportements de santé adaptés.

Les équipes sont pluridisciplinaires. Médecins, infirmières, paramédicaux et psychologues sont formés à une écoute attentive et proposent au patient d'évaluer sa douleur et de la décrire avec ses propres mots.

Lutter contre la peur

Les différentes techniques psychothérapeutiques ont pour but de contrôler le stress, de réévaluer la sensation douloureuse et de la réduire. André, lui, souffrait depuis longtemps d'une lombalgie très invalidante. Il a rejoint un groupe de relaxation : " Il y a d'abord les exercices proprement dits, puis un temps de parole. Au fil des mois, j'ai repris des activités, car j'ai dépassé la peur d'avoir mal, et je me suis fait des amis dans le groupe." L'anxiété ou la dépression accompagnent bien souvent la douleur physique. Une thérapie de soutien s'avère alors indispensable.

Rompre l'isolement

Après un accident nécessitant une prothèse de hanche, Danielle en a fait l'expérience : "Tous les repères sont bouleversés par la souffrance, ainsi que les relations avec l'entourage. On éprouve une lucidité extrême en même temps qu'un enfermement. La seule personne capable de me rejoindre à ce moment-là était la psychologue de l'hôpital. Avec elle, j'ai pu aborder d'autres souffrances anciennes qui donnaient un sens à toutes les nouvelles peurs qui surgissaient constamment et me débordaient."

La place de l'hypnose

Dans cet arsenal de soins, l'hypnose médicale, utilisée depuis longtemps par les Anglo-Saxons, est un outil appréciable. Son action, qui induit une modification de l'état de conscience, permet de remodeler la perception sensorielle et émotionnelle de la douleur. Les ressentis habituels sont bouleversés.

Marie a vécu un drôle de test avec Yves Halfon lors d'une formation : "Il a demandé au groupe d'imaginer avoir une jambe en bois et a pincé chacun d'entre nous au bas de la cuisse, à l'arrière du genou. J'ai ressenti le pincement, fort, mais pas la douleur. À l'état normal, c'est une région assez sensible. Faites l'essai, si vous voulez ! Un autre exercice, toujours en état d'hypnose, consiste en des sensations contrastées : on visualise avoir une main près d'une source chaude et l'autre dans un bac d'eau glacée, par exemple. Au bout de quelques instants, les sensations sont là et un témoin peut constater que vous avez une main chaude et une main froide."

C'est cette particularité qui permet le travail de soins. Le patient va pouvoir décrire sa souffrance avec ses propres mots, ses références personnelles, ses images intimes. Le thérapeute va proposer au malade de remanier sa perception douloureuse, la diminuer en la transformant. Le sujet redevient donc acteur. Le soulagement et la reprise de l'autonomie permettent un projet de vie incomparablement plus confortable.

Maîtriser son corps par des automatismes

"Les patients qui nous consultent viennent d'horizons très variés", nous dit Yves Halfon, psychologue au centre de la douleur au CHU de Rouen et enseignant à l'Institut français d'hypnose, 38 rue René Boulanger 75010 Paris. www.hypnose.fr

Le projet n'est pas une disparition totale de la douleur, - impossible à garantir - mais une maîtrise du corps et des sensations par des automatismes à mettre en place quand c'est nécessaire. On commence par utiliser une échelle mentale permettant d'évaluer la douleur et l'angoisse pour que les patients concrétisent, chiffre à l'appui, leur avancée.

Puis le patient fait des propositions : il aimerait bien ceci ou arriver à cela. La séance d'hypnose, qui fonctionne comme un auto-apprentissage, induit un état de bien-être durant lequel on reprend les images associées aux propositions et qui permettent la transformation.

En général, le bénéfice est à long terme. On observe cependant que le retour de la douleur est souvent lié à des changements dans la vie des patients qui occasionnent du stress.

Des résultats convaincants

Le Dr Marquez Rossignot consulte au centre de la douleur à l'hôpital Tarnier, à Paris : "Nous sommes assaillis de demandes. Les médecins de ville sont convaincus de l'utilité de cette méthode parce qu'ils en voient les résultats. Il n'y a pas de profil type et tous, jusqu'aux personnes âgées, peuvent y trouver un bénéfice. Les thérapies se conduisent en moyenne sur six mois à un an. Chaque séance dure à peu près 45 minutes, et les personnes peuvent emporter une cassette qui les aidera à faire les exercices chez elles."

Ceux qui ont su combattre la douleur peuvent en faire une arme. Danielle en est convaincue : "Le gaspillage de la vie me devient insupportable, il faut aller à l'essentiel. La souffrance rend plus vrai et on devient intolérant aux faux-semblants. J'ai perçu en moi des ressources prêtes à surgir. Comme si je me sentais capable de soulever des montagnes alors que je n'étais pas capable de me soulever moi-même. Je suis prête à présent à accueillir vraiment les gens qui souffrent parce que je l'ai éprouvé dans mon corps."

Apprivoiser sa douleur, c'est aller à la rencontre de soi. Le Dr Marquez Rossignot l'a bien compris. Elle considère comme indissociables les différents moments thérapeutiques que sont la gestion du stress par la relaxation, le remaniement de la douleur par des images appropriées et une nécessaire affirmation de soi, car la question que chacun doit se poser est : "Quelle est la place que je veux occuper dans le monde qui m'entoure ?"