Il (elle) préfère son travail à notre relation

Il (elle) préfère son travail à notre relation

Quand l’investissement du conjoint dans son travail semble excessif, le doute s’installe dans le couple. Reste à savoir ce que cache cet attachement à la sphère professionnelle.

Certains ont fait depuis longtemps leur credo des recommandations présidentielles : "Travailler plus pour…" Mais pour quoi au fait ? Des motivations obscures qui laissent les conjoints amers. Où l’autre situe-t-il son univers ? Dans la vie familiale ou dans l’environnement professionnel ?

Car la relation au travail est complexe. Il ne s’agit pas que de louer sa force de production contre une somme d’argent, loin de là. Le travail est aussi lieu de rencontres et de reconnaissance sociale, de valorisation de soi, de prise de pouvoir. C’est également la possibilité d’un accomplissement créatif ou même parfois la justification d’une existence trop vide.

Partager la vie d’un fou du boulot n’a rien de reposant. Corinne soupire : "Si j’avais épousé un pompier ou un artisan, j’aurais su à quoi m’attendre, mais c’est le bureau qui vampirise sa vie. Il a toujours 'juste un coup de fil à donner, une page d’une revue financière à lire, un dernier mail à envoyer'. Jamais vraiment avec moi, il pense toujours à son travail."

Des valeurs et des besoins différents

Parité et égalité au travail, bien sûr ! Cependant, même quand elles occupent un poste important, les femmes accordent une très grande place au couple et à la famille. Toutes les données éducatives, affectives et sociales contribuent à ce qu’elles y situent leur équilibre. Elles investissent les relations avec les proches d’une puissante charge affective, mais surtout elles en parlent ! Elles s’inquiètent, se questionnent, comparent et n’hésitent pas à dévoiler l’intime. Quand elles travaillent, le quotidien familial nourrit souvent les discussions entre collègues et les solidarités féminines se nouent autour de ce partage.

Les hommes ont davantage tendance à séparer leur vie professionnelle et leur vie familiale et à ne pas communiquer ce qui les touche. Souvent mal à l’aise pour détailler et analyser, ils préfèrent l’action et les projets concrets, moins flous et peut-être moins dangereux. Ainsi le conçoit Sylvain, ingénieur des matériaux : "Dans le boulot, les choses sont claires, définies. On est content si l’étude avance, on cherche autre chose si ça ne marche pas et on teste. Entre nous, on est au courant des grands événements familiaux par des pots, des fêtes ou des condoléances, mais ça s’arrête à peu près là."

La famille n’a pas toujours sa place dans le compagnonnage masculin. Les hommes se sentent moins contraints par les horaires pour rentrer à la maison, n’ayant pas « l’autre » dans la tête en permanence. Difficile alors, sans tricher un peu, de répondre à la question angoissée des femmes : "Est-ce que tu penses à moi ?"

Le travail à l’excès

Signe des temps, l’acharnement au travail se "pathologise" et les symptômes s’épellent en anglais ou en japonais : "work addiction" (dépendance au travail), "burn out" (syndrome d’épuisement professionnel), "kaloshi" (mort par excès de travail). On plonge dans le labeur jusqu’à s’y noyer et l’on croit imparable l’argument d’obligation sociale.

Corinne analyse : "En fait, mon mari est un joueur et déteste perdre. Il prend les enjeux de travail comme un défi personnel et s’acharne jusqu’à la réussite complète. Sa société en profite, bien sûr, mais il se met la pression tout seul. Je me demande ce qu’il choisirait si je mettais notre couple dans la balance…"

La fuite dans l’activisme recouvre parfois une dépression larvée, une déstabilisation émotionnelle silencieuse. L’urgence, le "coup de feu" libère l’adrénaline qui agit comme un antidépresseur. Le cadre fixe du travail permet de refouler des pensées angoissantes ou grises. La vie à la maison laisse davantage de temps vide où l’ennui peut surgir et les demandes de relation affective semblent impossibles à combler si l’on ne sait pas quoi donner. Le bouclier de l’hyperoccupation peut ainsi conduire à des malentendus : le conjoint se sent rejeté, dévalorisé alors qu’en fait le travail est un support qui évite la dépression.

La bonne santé du couple en question

Certains papas, pourtant heureux de la nouvelle naissance, adoptent une même compulsion au travail, signe de difficulté d’adaptation au nouveau rôle de père. Mélanie, maman d’un petit Benoît, ne l’entend pas de cette oreille : "La situation traditionnelle - papa au boulot et maman qui pouponne - n’est pas envisageable. Quand Sébastien a voulu me faire ce coup-là, j’ai réagi très vite. J’ai organisé un week-end au bord de la mer, seule avec ma meilleure amie, et j’ai repris mes activités en fin de journée : danse et yoga. Total, il est bien obligé de rentrer assez tôt pour s’occuper de Benoît. Et finalement, il adore. "

"Est-ce que notre couple va mal ?" Bien sûr, c’est la question qui titille. Des réunions trop tardives, des week-ends occupés, des coups de fil permanents…, on soupçonne le mensonge, la tromperie. Ou la lassitude, le désintérêt, et ça fait aussi mal. La question directe a peu de chances d’obtenir une réponse claire. D’autant que les motifs de l’attachement excessif au travail ne sont pas toujours limpides.

Changer par petites touches

Des prises de conscience s’imposent pour les deux partenaires. Qui souffre de la situation ? Celle-ci est-elle imposée par les circonstances, est-elle temporaire ? Des arrangements sont-ils possibles et pour faire quoi ensemble ? Déterminer des objectifs, des agendas et des stratégies de changement permet de renouer un dialogue qui a des chances de conduire à un avenir concret plus optimiste, sans remuer des récriminations stériles accrochées au passé.

À moins de rompre avec l’ancien mode de vie en partant au fin fond de la campagne (après tout, pourquoi pas !), les modifications s’opèrent par petites touches. Faire le point, exprimer sa satisfaction, proposer des surprises agréables, des découvertes, pratiquer avec le conjoint un loisir qu’il apprécie, les astuces existent pour désintoxiquer un accro du travail…

L’avis de Christiane Donati, psychologue, spécialiste du couple

Le travail bien choisi représente un espace de liberté et d’accomplissement de soi-même, source de plaisir et de reconnaissance sociale. Si l’un des deux n’a pas cette expérience, il ne peut supporter que le conjoint trouve un plaisir hors du couple. Or une relation équilibrée se nourrit de ce que chacun vit à l’extérieur, à condition d’avoir envie de le partager !

Chaque conjoint peut réfléchir à sa vulnérabilité au sentiment d’abandon, à ses images idéales de la vie familiale, et surtout avoir des espaces et des réseaux personnels d’accomplissement. Quand ce sont les entreprises qui demandent trop, mieux vaut ne pas être récriminant mais s’intéresser au travail de l’autre et le soutenir afin de prendre les décisions ensemble.