Dépasser la peur de rompre

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L'amour s'en est allé, mais il est parfois difficile de se résoudre à rompre. Par peur de la solitude ou par crainte de faire du mal à ses proches.

Quand les sentiments n’ont pas dit leur dernier mot et que tout espoir d’un miracle n’a pas été abandonné, il est tentant, à 20 ou à 30 ans, de retarder le moment de la rupture.

Et pourtant, à moins de souffrir d’une véritable "névrose" d’abandon - si l’on ne s’est pas remis d’être, très jeune, éloigné de sa mère ou de son père -, à cet âge, recommencer sa vie a plutôt un parfum d’aventure. À condition, évidemment, que les contingences financières le permettent.

Une partie de soi qu’on abandonne

Ensuite, plus les années passent, plus partir demande de courage. Car la séparation entraîne un cataclysme qui ébranle tous nos repères : c’est une énorme partie de soi qu’on abandonne, tout ce en quoi on avait cru, mais aussi des habitudes, un entourage, un univers apprivoisé et sécurisant qu’il faudra échanger contre un inconnu incertain.

Une profonde remise en question

Alors, on croit avoir pris sa décision, et puis les doutes remontent à la surface et l’on se fait l’avocat du diable (de la relation), ou l’on se résigne par peur. "On se réveille en se disant : “Ce soir, je lui annonce mon départ”, et quand la nuit tombe on repousse au lendemain, parce qu’on est fatigué", avoue Christian, 51 ans.

"La perspective d’une séparation entraîne une profonde remise en question, un vrai vertige existentiel", insiste Patrick Estrade, psychothérapeute.

Difficile d’admettre l’échec

"Certaines personnes éprouvent des difficultés à accepter le réel, ajoute Thomas Wallenhorst, psychiatre, et à reconnaître que “ça n’a pas marché”. Plus on s’est investi dans le couple, plus il est difficile d’en admettre l’échec. On préfère laisser la question en suspens pour protéger l’estime de soi." Le manque de confiance en soi nous paralyse : il est plus confortable de mettre tout ce qui ne va pas sur le compte de la relation plutôt que de devoir se confronter à ses insatisfactions et à ses limites.

Souvent, madame entretient le linge et la maison, monsieur s’occupe des voitures et du bricolage et l’on se sent désemparé à l’idée de devoir tout assumer seul(e). Si insatisfaisant soit-il, un couple offre toujours quelques bénéfices… "Nous vivons dans une grande maison et j’ai très peur de me retrouver dans un deux-pièces", reconnaît Stéphanie, 40 ans.

Un sentiment de culpabilité qui ronge

La culpabilité rôde aussi. Il est plus facile d’endosser le rôle de victime que celui de "méchant" ou de "méchante", qui fait de la peine aux autres. Chantage affectif du conjoint et, surtout, désir de protéger les enfants peuvent peser lourd dans la balance. Sans compter nos parents qui prennent souvent mal la séparation, les amis qui ne comprennent pas.

"Ce sont des questions légitimes, assure Thomas Wallenhorst. Il faut faire un tour d’horizon de tout ce qui est en jeu, en soi et chez les autres. Mais même si la séparation est un traumatisme pour l’enfant et si l’on redoute ses conséquences sur notre conjoint, il faut savoir prendre cette décision lorsque nos propres limites sont atteintes : “Si tu me tapes, je te quitte.”"

"On peut ne pas être prêt"

La crainte de provoquer un drame peut conduire à ne rien faire… et se révéler pire encore. "Comme pour arrêter de fumer, on peut ne pas être prêt, poursuit le psychiatre. Depuis le premier souffle jusqu’au dernier, notre vie se construit sur la séparation, qui aide à se différencier et à devenir pleinement soi. Aussi le moment de rompre nous renvoie-t-il à nos attachements passés, source éventuelle de dépendance affective et de manque d’autonomie."

Oser braver l’inconnu

La séparation est l’une des plus importantes causes de stress, mais elle peut aussi s’avérer nécessaire pour retrouver son intégrité physique et émotionnelle et obtenir le meilleur de soi-même. Le soutien des proches ou d’un spécialiste peut aider à traverser l’épreuve. Lorsqu’elle a été mûrie, après coup nous mesurons combien cette décision nous a libérés.

"Cesser de subir pour prendre mon existence en main a été comme une seconde naissance, témoigne Isabelle, divorcée du père de sa fille après dix-sept ans de mariage. Ma fille est partie vivre chez son père. Il a vite refait sa vie. J’en ai bavé. J’ai dû repartir à zéro comme un enfant qui quitte le cocon familial. Pourtant, si c’était à refaire, je recommencerais… beaucoup plus tôt."

L’avis de Patrick Estrade, psychologue et psychothérapeute

Une mauvaise relation pompe l’énergie et nous plonge souvent dans une sorte d’apathie. Il faut retrouver la force d’agir. Et pour cela, être persuadé que l’on mérite une relation amoureuse de meilleure qualité, avoir confiance en soi et en la vie. Il s’agit de se séparer d’un malheur confortable pour un bonheur hasardeux.

À choisir entre sécurité et croissance, on choisit plus souvent la sécurité. C’est une forme de lâcheté, mais il faut beaucoup de force de caractère pour « se sauver », dans les deux sens du terme, et accepter de dresser le constat visible et irréversible d’une situation qui était invisible. Votre couple a duré dix, quinze ou vingt ans, vous avez bâti des choses ensemble, eu des enfants, dites-vous bien que ce n’est pas un échec. Mais maintenant, il vous faut peut-être partir pour que la suite de votre vie soit aussi une réussite.

A lire

  • "La rupture", Sonia Dubois et Olivier Macé, éd. Flammarion, 19 €.
  • "“On arrête ?… on continue ?” Faire son bilan de couple", Robert Neuburger, éd. Payot, 10 €.
  • "Trop bien pour partir, pas assez pour rester", Mira Kirshenbaum, éd. Marabout, 16 €.